Cotton Rhapsody

Tadjikistan, Yavan, coton, © L. Gigout, 2012
Ouvriers au travail dans l'usine de Yavan.

Tadjikistan, Yavan, coton, © L. Gigout, 2012
Fleur de coton dans un champ de Yavan.
Nous partons en fin de matinée pour Yavan. Dans le 4x4 japonais se trouvent Antoine, Bertrand, David et Murod. Bertrand est un ancien du coton. Il a travaillé durant des années pour la multinationale au Paraguay et il est aujourd’hui consultant pour tout ce qui touche de près ou de loin au fonctionnement de l’usine d’égrenage. Importée du Paraguay en pièces détachées, l’usine a été remontée à Yavan l’année dernière. Le site est un peu à l’écart de l’ancien centre industriel lui-même situé à quelques 70 km au sud-est de Douchanbé. Dans une vallée adjacente, se trouvent Nourek et son grand barrage hydroélectrique. Pour pouvoir irriguer le plateau que nous traversons, un canal a été percé dans la montagne dans les années 1960 de manière à amener l’eau du barrage de ce côté-ci.

En dépit de son ancienneté et de ses nombreuses années de services paraguayens, l’usine paraît comme une enclave de modernité dans un paysage de champs et de villages qui semblent avoir être oubliés par le progrès malgré la présence de l’électricité, des antennes paraboliques et des téléphones portables. Son ambiance de poulies, de courroies et d’engrenages me plonge dans un film de Chaplin et me ramène au temps des battages dans mon village natal. Il y a un esthétisme immuable dans ces mécaniques. Les courroies sifflent, les chaînes cliquettent et les moteurs vrombissent. Staccato des cribles autour desquels flottent des millions de flocons. Percussions régulières des bielles. L’usine tourne vingt-quatre heures sur vingt-quatre en cette période de récolte afin d'obtenir le coton fibre destiné à l’export. Les tracteurs attelés de remorques des paysans patientent devant la grille. Ils rentrent un par un, sont pesés à l’entrée et repesés vides à la sortie une fois déchargés sur les plateformes. Les ouvriers s’affairent pour alimenter l’ogre jamais rassasié qui charrie la précieuse fibre pure et blanche débarrassée de ses scories. Elle est alors pressée en balles de 200 kg emballées dans de la toile et marquées avant d’être mises en dépôt pour attendre les camions qui les conduiront vers les filatures. Derrière l’usine, à côté du restaurant, le vieux tapchane est délaissé. Trop de travail. J’arriverai cependant à dévoyer pour la photo deux jeunes employés à la peau halé à force de tirer le coton sur les meules à grands coups de crochet. Quelques techniciens paraguayens sont venus avec l’usine dont ils connaissent les moindres caprices. Eux et leur usine sont inséparables. Elle est leur maîtresse à tous.


Tadjikistan, Yavan, coton, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Une vague structure de ferrailles rouillées, quelques planches, le tapchane derrière l'usine ne sera utilisé que le temps d'une photo.

Dans les champs à l’entour, des hommes et des femmes sont occupés à la cueillette. Ils remplissent inlassablement des sacs que les hommes vont ensuite déverser en tas avant de les charger sur un camion ou une remorque tractée par un de ces incroyables tracteurs sortis du musée des antiquités soviétiques. Pardaboy, un débonnaire employé de la sécurité de l'usine, qui est aussi paysan, me conduit vers un groupe de cueilleuses. Elles sont habillées de vêtements sombres, la tête emmitouflée dans des châles alors que la température frôle les quarante degrés. Elles s’arrêtent un instant pour me montrer les capsules qui laissent échapper des graines et la boule de ouate. Fleur étrange et belle, fleur émouvante liée à un sentiment de compassion. Je m’étonne de l’absence des hommes.
– Papa spit, me répond une jeune fille en riant.
Papa dort. La cueillette est pénible pour le dos et pour les mains de ces femmes car il faut toujours être courbé et les capsules sont dures et abrasives. Pardaboy m’entraîne dans une hutte en roseau installée dans son champ. Nous partageons le thé et le kéfir.
– C’était mieux avant, soupire-t-il. Il y avait des machines à récolter, des tracteurs. On pouvait voyager. Aujourd’hui...
D’un geste vague, il désigne les champs où travaillent les femmes.


Tadjikistan, Yavan, coton, © L. Gigout, 2012
La cueillette du coton.
Tadjikistan, Yavan, coton, © L. Gigout, 2012

Tadjikistan, Yavan, coton, © L. Gigout, 2012
L'usine de coton, la nuit.


C’est maintenant le crépuscule. Dans une autre parcelle, un homme âgé et sa femme, installés dans une cahute, s’apprêtent à dîner avant de passer la nuit au milieu de leur champ. Une marmite fume sur un feu de bois. Ils m’invitent à prendre place sur le matelas posé sur le sol. Nous buvons le thé en silence. À l’instant de partir, ils remplissent ma sacoche d’un melon et de tomates. Demi-lune, horizon de montagnes sombres, rares lumières, cris d’enfants. L’usine est tout illuminée et bruissante au milieu de ce grand calme. Entourée de ses blancs silos et baignée dans un halo de poussières scintillantes, palpitante, elle est un poème nocturne, une rhapsodie de musique industrielle.

Le coton est en Asie centrale un sujet de controverses intarissables. Associé aux bonnes pratiques soviétiques, on lui attribue le désastre écologique de la mer d’Aral, la pollution des terres, la monoculture au détriment des production vivrières, le travail des enfants. Contrairement à une idée reçue, ce ne sont pas les soviétiques qui ont développé la monoculture du coton en Asie centrale, mais la Russie tsariste. Il s’agissait alors de parer au déficit de fibre de coton causé par la Guerre de Sécession et d’en profiter pour développer, dès 1860, une industrie textile dans le Ferghana. Kokand devint le plus important marché en gros de coton d’Asie centrale et sa fleur l’emblème de la région. Les céramistes de Richtan en firent leur motif décoratif favori. Arrivés au pouvoir, les soviétiques ont intensifié la culture de l’or blanc en utilisant des moyens colossaux. Utilisation massive d’engrais et de pesticides, déploiement d’une infrastructure hydraulique destinée à fournir l’eau nécessaire à partir des prélèvements effectués dans les fleuves. Cependant, le désastre de la mer d’Aral n’est pas dû au coton en temps que tel mais à la façon dont ont été construits et gérés les réservoirs dans les zones désertiques du Turkménistan et de l’Ouzbékistan, entraînant une énorme évaporation aggravées par la mauvaise maintenance des canaux qui fuient de partout.

Aujourd’hui, même si la culture du coton laisse de plus en plus de place aux cultures vivrières, l’industrie cotonnière reste pour l’Ouzbékistan, le Turkménistan et le Tadjikistan un facteur important de richesse et de croissance économique. C’est vrai pour l’Ouzbékistan qui est le plus gros producteur de la région et se situe au sixième rang mondial mais aussi pour le petit Tadjikistan qui ne dispose que de peu de ressources exportables. Les kolkhozes et sovkhozes soviétiques sont graduellement démantelés au profit de petites et moyennes exploitations pouvant prendre une forme de coopérative. Les usines étatiques d’égrenage sont passées dans des mains locales privées et l’usine de Yavan, émanation d’un grand groupe international, fait encore figure d’exception dans le paysage. L’absence de mécanisation et les hommes jeunes, souvent partis chercher à l’étranger de meilleurs revenus, faisant défaut, ce sont les femmes qui se coltinent la cueillette. Selon les régions, et bien que cela soit officiellement interdit, les fermiers recrutent parfois les étudiants, voire les enfants des écoles. C’est une pratique qui tend à disparaître. L’installation d’unités de production telles que celle de Yavan, qui s’inscrit dans une politique de développement à la fois durable et responsable sur le plan social, et les pressions des ONG et des organisations internationales ne sont pas pour rien dans cette évolution.



Tadjikistan, Yavan, coton, © L. Gigout, 2012
Balles de coton destinées aux filatures.


Merci à Antoine Buisson, directeur adjoint du site Yavan, pour son aide à la rédaction de cet article.


Supplément photos coton à Yavan

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