Derbent

Ouzbékistan, Derbent, gastinitsa, tapshan, tapchane, gastinitsa Shavkat, © L. Gigout, 2012
Repas sur le tapchane à la gastinitsa avec Bakhtyior, Sobir et Shukrat.


Mercredi 29 août. Après avoir passé quelques jours à Tachkent, je suis cette fois dans le train de nuit qui se rend à Denau, ville au sud du pays. Avec moi, dans le compartiment, une femme et un petit enfant. Mauvaise pioche. L’enfant va pleurer toute la nuit et m’empêcher de dormir.

Je me réveille le lendemain matin vers six heures après une bonne nuit rythmée par les cliquètements réguliers du train mû par deux locos diesel, une devant, une derrière. Le petit Bakthyior n’a pas pleuré. Nous traversons lentement un défilé étroit encaissé entre des monts arides qui forment un impressionnant canyon. S’agit-il des fameuses Portes de Fer de la chaîne du Hissar, près desquelles séjourna dans un riche caravansérail Ruy Gonzáles de Clavijo envoyé en 1403 par le roi de Castille en ambassade auprès de Tamerlan ? Dans son récit La Route de Samarkand au temps de Tamerlan, Clavijo évoque une tradition orale selon laquelle la muraille aurait été revêtue de fer et affirme que ces portes constituaient une frontière avec un poste de douane dont Tamerlan tirait une sorte d’octroi. Toujours est-il que nous ne tarderons pas à arriver à Derbent, dont l’étymologie du nom est liée à la notion de barrière. La mère et l’enfant se réveillent à leur tour et nous partageons nos provisions, œufs durs, pain, biscuits. Nous buvons du thé alimenté en eau par le samovar de la voiture. Paysages uniformes. Végétation steppique. Parfois quelques maisons précaires, un village, des troupeaux de chèvres. Dans quel village perdu, plein de poussière et de pierres brûlantes, m’as-tu envoyé Nargiza ? Comme s’il voulait me prouver que le choix de mon amie était bien fondé, le train emprunte maintenant une vallée verdoyante où se développe un village qui suit la fantaisie d’un cours d’eau. Le responsable de la voiture me fait signe que c’est là que je dois descendre. Nargiza m’avait dit que Shavkat, le gérant de la gastinitsa, viendrait me chercher. Nous ne sommes pas nombreux sur le quai. Deux hommes descendus d’une autre voiture viennent me rejoindre. Originaires de Samarcande où ils enseignent l’allemand, ils se rendent à la gastinitsa dont le patron est un ami. Un troisième homme se présente bientôt. Sobir est le frère du gérant, absent pour plusieurs jours, et c’est lui qui nous conduit à la grande maison située dans une rue non asphaltée qui monte vers la montagne. Quatre tapchanes nous attendent dans le jardin. Les chambres sont spartiates mais plaisantes. De fins matelas posés à même le sol font office de lits. Nous sommes aussitôt conviés à une collation sur l’un des tapchanes.

Les hommes qui sont arrivés avec moi, Shukrat et Bakhtyior, sont venus pour aider à la construction de la nouvelle maison que Suhrob, un autre frère du gérant, se fait construire. Tous se montrent attentionnés à mon égard. L’après midi, le jeune Sharizob, le dernier des frères au poil roux dans cette fratrie de têtes noires, nous entraîne, les deux professeurs et moi, pour une visite du village. Les murs des maisons en torchis ou en adobe se fondent au paysage montagneux. Nous suivons longtemps une route qui pénètre dans la montagne en accompagnant la rivière jusqu’à un petit geyser gazeux qui agite l’eau. Les végétaux aquatiques autour de la source sont recouverts d’une mousse blanchâtre. Je suis invité à boire de cette eau car il y va de ma santé. Bienfaisante ou pas, elle a un goût méphitique. Plus loin des enfants se baignent. Ici, des pommiers et toute une végétation luxuriante apportent de la fraîcheur. Shukrat chante d’une voix douce et harmonieuse, parfois légèrement gutturale. Nous croisons des femmes accompagnant des ânes chargés de bois et de fourrage. Le rouge de la roche tranche sur le bleu du ciel.



Ouzbékistan, Derbent, gastinitsa, tapshan, tapchane, gastinitsa Shavkat, © L. Gigout, 2012
Petit matin sur le tapchane de la gastinitsa de Shavkat à Derbent.


De retour à la gastinitsa, nous dînons de plov et de chachliks accompagnés de thé et de vodka.
– Chista, précise Shukrat.
"Pure" est donc la vodka, ce qui sous-entend que ce n’est pas toujours le cas. Les frères portent le deuil de leur père, décédé récemment, et c’est pourquoi ils ne boiront pas d’alcool. Sobir porte la calotte du défunt. Les femmes dînent entre elles, en compagnie d’un vieil homme, un serviteur. L’une d’entre elles, la femme de Suhrob, est une jeune maman qui allaite un bébé. Grande, un visage fin parfait, vêtue d’une longue robe sombre, elle est belle.

Matin. Chant des oiseaux, aboiements lointains, braiments des ânes, soupirs de Shukrat qui dort à côté de moi. Toute la maisonnée sauf le jeune couple dort sur les tapchanes. Celui des femmes et des enfants est protégé par une toile opaque blanche. Douceur de l’air. La cour se réveille au petit jour. La première levée est la mère de la fratrie. Elle parcourt à petits pas les sentiers du jardin. La jeune femme s’occupe des enfants, jette des seaux d’eau sur le dallage de béton, balaie la terre battue. C’est encore elle qui déposera, à notre intention, une théière sur le tapchane voisin du nôtre. La tradition lui interdit d’approcher les étrangers. Aujourd’hui, c’est le jour anniversaire de l’Indépendance. Je suis invité à la fête de l’école où les enfants me regardent avec curiosité. Les plus hardis me serrent la main et se pavanent devant moi comme si j’étais une star locale. Ils ont revêtu leur petit costume trois-pièces d’un noir lustré, une chemise blanche, et ciré leurs souliers. Les fillettes portent des robes à falbala, des nœuds dans les cheveux, des socquettes et des souliers vernis. Une sono a été installée, alimentée par un groupe électrogène car l’électricité n’est pas garantie en continu. Discours du directeur, musique, danses.

Sobir me conduit sur le lieu où il veut construire sa propre maison. C’est un jardin agréable, le long de la rivière. Il y a des pommiers, des noyers et un âne. Un grand arbre votif dont les branches portent des morceaux d’étoffe issus de vêtements d’enfants prospère sur le bord du chemin.
– Cet arbre a deux siècles, m’explique Sobir. Lorsqu’un enfant pleure trop, on l’amène ici, le mollah dit quelques versets du Coran et l’enfant s’arrête de pleurer. On accroche alors un morceau de tissu provenant du vêtement qu’il porte à une branche de l’arbre.
Il m’entraîne ensuite vers la partie du village située dans la grande vallée, là où passent la route de Denau et le chemin de fer. Peu de commerces, un petit magasin d’alimentation, quelques échoppes. Deux hommes âgés discutent sur un tapchane dans ce qui pourrait être une chaïkhana au bord de la rivière. Nous prenons la direction de la montagne pour une partie d’escalade dans une gorge encaissée où l’eau jaillit en cascade. La roche est façonnée par l’érosion. Nous escaladons une paroi en nous aidant d’un câble arrimé à la roche et d’une échelle douteuse mais qui tient bon. Sobir est né à Derbent. Quand il était enfant, il venait faire paître les chèvres dans la montagne. Il en connaît toutes les pistes. En regagnant le village, il m’entraîne chez un ami qui, lui aussi, se construit une nouvelle maison à l’aide de gros blocs de béton. Une jeune fille berce un nouveau-né.

Nouvelle nuit sur le tapchane. Paris, le Nouvel An. En voiture avec un couple ami. La femme de mon ami préfère attendre dans la voiture du côté de Barbés alors que lui et moi partons en vadrouille. Mais la fête se termine déjà et c’est tout juste si nous pouvons boire un verre de champagne à la Maison des Architectes. Mon ami voudrait continuer la fête ailleurs mais je ne suis pas chaud. Je m’éloigne un instant et lorsque je reviens, il est en discussion animée avec des individus qu’il semble connaître. Ceux-ci, visiblement énervés, l’embarquent dans le coffre de leur voiture et disparaissent. Je ne sais que faire. Je dois prévenir la femme de mon ami mais je ne sais comment la joindre. Il faudrait que j’appelle quelqu’un qui connaît quelqu’un qui la connaît. Nargiza connaît Nafisa qui connaît Gulya qui connaît Gisèle mais je n’arrive pas à joindre Nargiza car les liaisons, ici, à Derbent, sont médiocres.



Ouzbékistan, Derbent, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Jeune fille et enfant dans son berceau dans la maison d'un ami de Sobir.
Ouzbékistan, Derbent, tapshan, tapchane, aksakals, © L. Gigout, 2012
Deux aksakals sur un tapchane.
Ouzbékistan, Derbent, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Tapchane dans une maison isolée à la sortie de Derbent.
Ouzbékistan, Derbent, © L. Gigout, 2012
Femmes et enfants rassemblés pour la fête de l'Indépendance.


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