Deux villages sur la route P45

Tadjikistan, Haut-Badakhshan, Garam Chashma, © L. Gigout, 2012
Garam Chashma, la source d'eau chaude et l'accumulation de travertin.

La route est la même que celle qui conduit au village de Sonya. Une belle route, si l’on s’en tient aux villages de la vallée qui accueille la rivière Panj. Sentiment étrange que de voir cette bande de terre afghane qui appartient à un pays labouré par la guerre depuis trente ans. Cette partie de l’Afghanistan est peuplée de Tadjiks. Je pense au Che Guevara afghan, celui que ses compagnons appelaient le Lion du Panjshir, assassiné par des kamikazes d’Al-Qaïda, là-bas, au delà des montagnes que je peux voir. La comparaison semble pertinente car le révolutionnaire argentin était un des inspirateurs de Massoud. N’ont-ils pas par ailleurs un air de ressemblance, même barbe broussailleuse, l’un avec son béret, l’autre avec son pakol ? D’un côté de la rivière ou de l’autre, la campagne ne diffère guère. Pas de grande activité, quelques paysans qui vaquent à leurs travaux. De ce côté-là, les maisons et les routes ont l’air plus indigentes que celles de ce côté-ci. Les habitants des deux rives se connaissent-ils ? Se font-ils des signes de voisinage ? C’est une question que j’oublierai de poser. Troupeaux de chèvres noires. Dans les champs, le battage se fait à la main. Le blé est étalé en un grand cercle et les enfants font tourner quatre bœufs qui le piétinent pour séparer le grain des épis.

Rendu curieux par les Polonaises, j’ai décidé de me rendre moi aussi à Ishkashim. L’agglomération est coupée en deux par la rivière et par la frontière, un pont permettant de franchir l’une et l’autre. C’est l’un des rares postes frontières entre les deux pays, mais les narcotrafiquants préfèrent opérer dans des endroits plus discrets, en utilisant des pneus qu’ils tirent d’une rive à l’autre à l’aide de cordes. Le temps est couvert et il fait frais. Hormis son marché afghan, le village n’a rien d’exceptionnel. Je rencontre Gulsifat, une jolie brunette de 21 ans aux yeux verts qui, comme toutes les filles d’ici, s’efforce de faire des études, ambition difficile quand on doit par ailleurs participer aux tâches domestiques. Elle envisage de devenir enseignante. Son prénom signifie “aimable comme une fleur”. On trouve souvent, dans les prénoms féminins en Asie centrale, la racine gul (fleur) associée à un préfixe ou un suffixe. L’Asie centrale est un jardin fleuri. Elle m’invite à partager avec son frère Manuscher et l’ami de celui-ci une chorba, du pain et du thé. Ils m’offrent de la vodka mais sans en prendre eux-mêmes. Manuscher me prévient, c’est dimanche et je ne trouverai pas de bus pour le retour. Gulsefat me raccompagne et me dit que, si c’est le cas, je pourrai rester dormir à la maison.

Je trouve facilement un chauffeur pour me conduire à Garam Chashma, un village qui se trouve sur cette même route P45. À mi-chemin du trajet de retour à Khorog, il faut prendre une piste qui grimpe sur 8 km dans la montagne pour arriver à cet autre village. La première chose que l’on voit, c’est la proéminence de guimauve nacrée qui se trouve à l’entrée. Elle suinte d’eau et semble parcouru de spasmes sous l’effet des geysers d’eau chaude. Le lieu est réputé pour les bains dans cette eau sulfureuse qui guérit les maladies de peau, la goutte, les rhumatismes et les maux de tête chroniques. À côté de la source se trouvent un sanatorium avec un hôtel et un restaurant où je déjeune d’un plov au poulet. Je suis le seul client et la serveuse blonde s’ennuie. Je sillonne ensuite le village de long en large, attiré par le charme simple des habitations pamiri.


Tadjikistan, Haut-Badakhshan, Garam Chashma, © L. Gigout, 2012
Maison avec fourrage à Garam Chashma.
Tadjikistan, Haut-Badakhshan, Garam Chashma, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Tapchanes à Garam Chashma.
Tadjikistan, Haut-Badakhshan, Garam Chashma, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012


Le retour sera une autre paire de manches. Comme aucun véhicule ne circule, je rejoins la P45 à pied. La petite route est plaisante et sent bon le genièvre. Quand j’arrive au checkpoint de la route principale, des policiers me disent de patienter ici et m’offrent des pommes. Les passages sont rares. Parfois un automobiliste s’arrête et glisse aux policiers une poignée de cigarettes ou un sac en plastique au contenu mystérieux. Comme celui qui est arrivé à vive allure au volant d’un 4x4 et qui a freiné au dernier moment en faisant déraper son véhicule. Accolade avec les policiers. Il m’a semblé reconnaître Khush. Mais quand je l’ai interpellé, il m’a regardé méchamment et a dit quelque chose qui m’a paru désobligeant à l’égard de notre chauffeur.

Au bout d’une heure, un homme me rejoint. Il porte un gilet au dos duquel est dessiné le logo de l’Union européenne. Originaire du village d’à-côté, il travaille à Khorog pour le projet Focus financé par la CEE et dont l’objectif est de réduire la pauvreté et de maîtriser les risques naturels. Le chauffeur d’une Lada Niva finit par arriver et accepte de nous prendre en charge. C’est un jeune gars qui conduit comme un malade en donnant des coups de volant brusques sur cette route caillouteuse tout en lacets. Quand mon voisin lui dit de lever le pied, il se contente de rire. Je n’étais pas spécialement favorable à faire l’expérience d’un accident sur la P45, sachant que cette route est bordée d’un talus et d’un escarpement marqué qui plonge dans la rivière au cours torrentueux. Mais ce sont les imprévus dont il est agrémenté qui font le charme du voyage. Ou sa conclusion. Virage, talus, rocher, la Lada s’arrête dans un nuage de poussière. Elle ne repartira pas. Le choc a été rude et la robuste voiture a peu souffert mais l’axe de la roue avant droite est faussé. Nous avons eu de la chance. Si la sortie de route avait eu lieu de l’autre côté, nous aurions fini dans la rivière après avoir dévalé le ravin et mon voyage aurait trouvé sa conclusion ici-même. Une autre véhicule nous conduit Khorog. J’y retrouve un des hommes qui dansaient avec moi au mariage à Pish. Il revient de la deuxième journée de la fête et son élocution atteste que lui n’a pas fait l’objet d’une fatwa concernant la consommation de vodka.

Arrivé à Khorog, je me mets en quête d’un restaurant. Rien, c’est dimanche soir, tout est fermé. Les rues sont noires et peu éclairées. Il y a des policiers et des militaires à tous les carrefours. Des ouvriers sont encore occupés à suspendre de grands panneaux de bienvenue au Président et à repeindre les façades. Un Président qui arrive demain et qui doit être très apprécié ici si l’on en juge par les efforts déployés pour l’accueillir avec faste. On me demande mon passeport que j’ai laissé à l’hôtel. J’explique que j’aimerais bien dîner. On va m’accompagner, me dit-on, à un restaurant. J’ai beau dire que tout est fermé, on insiste. Mais on sera tout aussi incapable que moi de trouver une chaïkhana ouverte. Dans la petite épicerie près de mon hôtel, la patronne me fait un numéro de charme et se met à me chanter un tralala local. Je rentre à l’hôtel où le gardien me dit que ce n’est pas parce que la porte du restaurant est verrouillée que celui-ci est fermé. Je devrai partir demain matin, ajoute-t-il, car les clients associés à la visite du Président viennent prendre possession des lieux.



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