Do you tapchane ?


Tadjikistan, Pish, Sonya, Savsangul, Pamir, Haut-Badakhshan, © L. Gigout, 2012
Savsangul, alias Sonya, sur le seuil de sa maison à Pish.


Dans le Parc central se trouve une petite cafeteria qui s’appelle Chorbor. Alors que je déjeune d’un plat de boulettes de viande accompagnées de frites molles, je vois arriver une fille aux longs cheveux bouclés dans lesquels une fleur est piquée. Son visage d’un ovale épanoui capte la lumière. Elle est habillée d’une robe longue à fleurs d’un vert de jade sur un pantalon assorti. Un rose léger colore ses lèvres. Elle prend place à une table avec ses amies en échangeant des plaisanteries. Regards. Elle a l’habitude de ça, qu’on la regarde, forcément, et ça ne la trouble guère. Un petit jeu qui dure jusqu’à ce que je me décide. Mais, devant elle, c’est moi qui suis troublé et qui bafouille :
– Excuse me, do you… tapchane ?
Elle ne comprend pas mais est étonnée de voir l’étranger planté devant elle dans cette ville à peine sortie des violences de cet été. Elle s’appelle Savsangul, ce qui signifie edelweiss dans sa langue. Je lui explique plus clairement le sens de ma démarche.
– Tu peux m’appeler Sonya si tu veux.
Elle prend mon numéro, me rappellera demain. Nous irons ensemble dans son village pour voir le tapchane de sa maison.

Il me semble avoir entendu des coups de feu vers six heures ce matin. Mais peut-être ai-je rêvé. Un SMS de Kamila m’apprend que les réseaux fonctionnent très mal dans son village. Cela doit vouloir dire qu’il serait vain de ma part d’essayer de la joindre. Par bonheur, la belle Sonya est là. Je la retrouve à midi et nous nous mettons en quête d’une marshrutka (minibus privé qui suit un itinéraire précis à des horaires fluctuants) pour nous rendre dans son village. Nous attendons longtemps car c’est samedi et les chauffeurs sont rares. Quand enfin il s’en présente un, nous sommes nombreux à nous précipiter. Je prends place à côté d’elle. Elle me fait signe de me rapprocher encore, tout contre elle. Sois sage, mon cœur, il s’agit juste de faire de la place pour tout le monde. Il n’empêche, ce n’est pas à Varzob que j’aurais vu ça. Nous attirons les regards. Elle, dont la beauté rayonne, et moi, l’étranger en âge d’être son père. Un type à l’air peu commode, installé dans le couloir du bus et plié en deux pour ne pas heurter le plafond, ne tarde pas à l’apostropher. Je ne comprends rien à leurs échanges mais, d’après les expressions, l’importun semble avoir pris à partie la jeune femme. Elle en rit, se défend et finit pas ignorer l’énergumène. Le type me regarde avec un air de défi. À un moment, il dégage le bas de son blouson pour montrer qu’il porte une arme. Mais cet imbécile ne réussira pas a gâcher ce voyage idyllique. Au bout d’une heure, nous arrivons à Pish, le village de Sonya. Je l’interroge au sujet de la discussion avec le type mais elle répond vaguement que ce n’est pas intéressant. Le village est planté dans une vallée étroite à 2 200 mètres, altitude modeste quand on parle du Pamir dont le point culminant, le pic Ismail Samani (l’ancien Pic du Communisme), culmine à 7 500 mètres. Entourées de jardins, les maisons occupent les espaces escarpés délimités par de petits cours d’eau. Sonya m’invite à la suivre dans cet environnement simple et bucolique. Elle est tellement jolie avec ses sourires et sa démarche quand elle évolue gracieusement dans les sentiers rocailleux. Nous arrivons à une première maison d’où jaillit une musique fortement amplifiée.
– Le mariage de mon cousin, me dit Sonya.

Plusieurs grands tapchanes ont été montés devant la maison. Une centaine d’invités sont installés sur les kurpachaho et les bolishho. La nourriture est abondante et variée, de même que les boissons disposées sur les plateaux. Il y a du plov, des salades, des frites, des ragoûts, du pain, des gâteaux, des bonbons, des jus d’argousier et d’églantier sauvage. Mais aussi des boissons plus discrètes telles que bière, cognac et vodka. Un groupe de musiciens joue des airs entraînants. Nous sommes invités à prendre place ensemble et on nous sert le plov. Faut-il préciser que c’est le meilleur plov que j’ai jamais savouré. Je fais des photos des tapchanes et des danseurs. On m’invite à me joindre à eux, ce que je fais sans barguigner. Sonya danse avec moi. Faut-il préciser que c’est la plus agréable danse que j’ai jamais dansée. Mais nous devons voir la maison de ses parents, située juste au dessus de celle de son oncle. Les maisons de la famille forment un village dans le village. La mère nous attendait. Les murs sont en dur, contrairement à la majorité des autres maisons qui sont souvent faites d’adobe. Ils sont peints en blanc dans leur partie supérieure et en bleu ou en bistre dans leur partie inférieure. Sur toute la longueur de la façade court une terrasse couverte fermée de rideaux brodés. Le toit est pentu, en légère surélévation pour laisser la place à des combles aérés. La maison est d’une simplicité et d’un dénuement émouvants.


Tadjikistan, Pish, Sonya, Savsangul, Pamir, Haut-Badakhshan, © L. Gigout, 2012
Maman de Sonya sur la terrasse de sa maison.
Tadjikistan, Pish, Sonya, Savsangul, Pamir, Haut-Badakhshan, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Vieux tapchane à côté de la maison.
Tadjikistan, Pish, Sonya, Savsangul, Pamir, Haut-Badakhshan, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Mariage du cousin de Sonya.


Nous retournons au mariage. Je m’installe avec la famille et regarde Sonya que le plaisir de danser rend encore plus ravissante. Un homme de la famille m’offre une bière. Sonya se précipite et m’interdit de boire. Un tel emportement me laisse coi.
– But why ?
– That is how it is !
L’homme m’offre ensuite un verre de cognac. Alors que je suis sur le point de porter un toast, Sonya surgit à nouveau. Elle est formelle. Il est hors de question que je boive la moindre goutte d’alcool ici. Quel caractère ! Soit, je ne boirai pas d’alcool, mais je me plais ici et j’ai bien envie de faire durer le plaisir. Je me fiche bien de rentrer à Khorog. Sonya ne l’entend pas de cette oreille et décide qu’il est l’heure pour moi de repartir. Les marshrutka sont rares et il n’est pas question que je passe la nuit ici. Elle me raccompagne en bas du village où passe la route de Khorog et reste avec moi jusqu’à l’arrivée du minibus.




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