Enclaves


Ouzbékistan, Chakhimardan, Kurban-Kul, lac du Sacrifice, © Louis Gigout, 1999
Enclave ouzbèke de ChakhimardanLe en territoire Kirghize. Lac Kurban-Kul, lieu de pèlerinage.


Vendredi 12 octobre. Moment de panique à mon arrivée à la frontière ouzbèke à Dustlik. Plusieurs centaines d’individus, des femmes pour la plupart, se pressent en une masse compacte et impatiente contre la grille qui marque la frontière de ce côté. Ils sont de la région, tadjiks et ouzbeks, appartenant à des mêmes familles séparées par la frontière ou "prisonniers" d’une enclave. Le groupe gronde d’exclamations.

Car les enclaves sont une autre spécialité de la région. « Elles apparaissent comme archétypiques des frontières de domination qui ôtent cohérence et fonctionnalité à un espace régional homogène, en ne respectant pas son intégrité géohistorique. » (Julien Thorez "Les nouvelles frontières de l’Asie centrale : États, nations et régions en recomposition", Cybergéo, 2011). Il y en a huit en Asie centrale, délimitées par les Soviétiques, comme celle de Sokh, enclave ouzbèke peuplée de Tadjiks en territoire khirgize, qui oblige le voyageur kirghize a faire un long détour pour se rendre de Batken à Och et qui contribue à générer des incidents frontaliers à répétition entre population et gardes-frontière, quand ce n’est pas entre communautés voisines. Du temps de l’Union soviétique, les gens pouvaient circuler librement. Le visa n’est aujourd’hui obligatoire que pour les habitants des régions non frontalières mais tout le monde doit faire la queue pendant des heures sous un soleil de plomb. Les entrées se font au compte goutte et chacun défend sa place avec pugnacité. Comment toute cette foule va-t-elle pouvoir passer ? Et moi par la même occasion ? J’observe les lieux. Sans cesse, les marshrutka déposent de nouvelles personnes qui viennent grossir la foule. Je m’approche de la grille, un peu à l’écart du groupe, près de la porte close qui sert d’entrée pour les véhicules. Voyant mon découragement, un homme me convainc d’appeler le militaire qui garde l’entrée. Celui-ci vient immédiatement m’ouvrir et me fait signe d’avancer. Je passe les contrôles en une demi-heure, sans anicroche, avec toutefois une pensée hypocrite pour les malheureux qui attendent dehors. Une femme proteste que sa fille l’attend de l’autre côté. Les agents ouzbeks ne semblent pas autrement préoccupés par la foule impatiente. Du côté ouzbek de la frontière, le nombre de personnes est tout aussi important que de l’autre côté.

Je me souviens d’une autre enclave, où je m’étais rendu en 1999, sans difficultés particulières, à partir de la ville de Ferghana. Shakhimardan est un bout de territoire ouzbek de 90 km2 en pays Kirghize. Je me souviens d’un lac d’une incroyable couleur émeraude cristalline auquel on accédait à l’aide d’un téléphérique qui ressemblait à un manège démodé. Je m’étais égaré au cours d’une promenade en montagne et ne trouvais plus de chemin pour redescendre, exercice qui m’est trop familier. Je m’étais résolu à suivre un étroit canal taillé dans la roche. L’eau glacée dans laquelle je marchais pieds nus me vrillait le cerveau. Je progressais ainsi jusqu’à un haut grillage. Un trou me permit de pénétrer dans une vaste propriété qui s’était avérée être un camp de vacances… pour jeunes filles. Elles me firent bon accueil.



Ouzbékistan, Shakhimardan, jeunes filles, © L. Gigout, 1999
Jeunes filles du camp de vacances de Shakhimardan, 1999.


Supplément photos Ferghana

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