Final

Tajikistan, Dushanbe, Buvak village, Munira, © Morhu, 2012
Hospitalité. Avec Mounira à Buvak, à côté de Douchanbé.

Malgré ce qui a été dit plus haut sur la tradition, il en est une en Asie centrale qu’on aimerait voir perdurer. Celle de l’hospitalité. "Le voisin avant la maison", dit le proverbe arabe. Je suis encore étonné d’avoir été aussi facilement accueilli dans les trois pays visités. Mais quelle est la nature profonde de cette belle inclination consistant à inviter l’étranger à franchir le seuil de sa maison ?

"Dès l’Antiquité, il existe un code d’accueil de l’étranger, code qui relève d’une sacralisation : accueillir l’autre, c’est soit recevoir à son insu Dieu, soit Lui obéir." (Marie-Claire Grassi dans sa contribution à Lieux d’hospitalité, études réunies par Alain Montandon.) Le chapitre 19 du Livre de la Genèse décrit comment elle s’exerçait au temps d’Abraham. Yahvé ayant prit la forme de trois étrangers, Abraham va vers eux proposant l’eau, l’ombre, le lait et le pain. L’hospitalité est un principe fondamental dans l’islam et se caractérise comme la manière d’accueillir et de traiter ses hôtes avec bienveillance et cordialité. Dans la mythologie grecque, Eumée, le pasteur de porcs qui accueille Ulysse déguisé en mendiant à son retour à Ithaque, évoque la coutume qui lui fait obligation d’honorer ses hôtes quand bien même ils seraient plus misérables que lui, car tous viennent de Zeus. L’hospitalité est chose sainte. Plus prosaïque, l’anthropologue Jean Hannoyer parle à son sujet de diplomatie du quotidien, de prise en compte explicite de l’autre dans une culture de l’altérité. Il n’est qu’à calculer le temps consacré aux visites, remarque-t-il dans "L’hospitalité, économie de la violence" (Revue Monde arabe Maghreb Machrek n°123), ou encore mesurer les espaces dévolus à l’accueil dans les maisons, y compris les plus modestes, pour suggérer le caractère de nécessité de ces liens. Il est question du Moyen-Orient, comme lieu du passage, du mouvement et de la mobilité. Ces caractères ne pourraient-ils pas s’appliquer aussi à l’Asie centrale ? Ici aussi, l’instabilité des lieux et des ancrages est compensée par la force et la nécessité des liens qui produisent et entretiennent l’interconnaissance. Mais pour Hannoyer, l’hospitalité n’est pas une marque de civilité bienveillante et désintéressée. Bien au contraire, elle ouvre un compte permanent qui entretient le crédit d’interconnaissance : l’hôte d’aujourd’hui sera l’amphitryon de demain. Ce point de vue tristement comptable correspond à ce que Jacques Derrida désigne sous le terme d’hospitalité conditionnelle ; me respecter, ne pas abîmer ma maison, accepter ma culture, me rembourser de mes efforts sous une forme ou une autre. Derrida l’oppose à l’hospitalité inconditionnelle, pure et infinie ; j’accepte l’autre comme irréductiblement différent de moi, j’offre ma maison, mon chez moi, ma langue, ma nation, et même au-delà de ce que je peux donner, sans contrepartie. Il n’y a pas de limite à l’hospitalité inconditionnelle ; la limiter, c’est y renoncer.



Ouzbékistan, Richtan, figurine, céramique, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Figurine en céramique produite dans le village des potiers de Richtan.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire