Haut-Badakhshan et Pamir

Tadjikistan, Haut-Badakhshan, Pamir, Obikhumbou, © L. Gigout, 2012
Rivière Obikhumbou.

Mardi 11 septembre. Levé tôt après une mauvaise nuit pour me rendre à l’endroit indiqué par Kamila d’où partent les 4x4 pour Khorog et d’autres destinations moins lointaines, j’arrive un peu avant huit heures. Une bonne vingtaine de chauffeurs et autant de voyageurs spéculent sur l’arrivée de nouveaux passagers, les premiers pour rentabiliser le voyage, les seconds pour pouvoir rapidement prendre la route. À peine débarqué du taxi, un type me harponne et me conduit à un chauffeur. Je tergiverse, dis au chauffeur que j’attends quelqu’un, essaye sans succès d’appeler Kamila. Curieux de ma présence, d’autres personnes viennent me voir. Tu ne peux pas aller dans le Pamir, me dit-on.
– Pourquoi ? J’ai un visa GBAO.
Les étrangers qui souhaitent se rendre dans la province tadjike autonome du Haut-Badakshan doivent s’être procurés un visa spécial. GBAO est l’abréviation pour Gorno-Badakhshan Autonomous Oblast, nom donné par les soviétiques à la province et qui lui est resté. Je sais qu’il y a eu des combats en juillet dernier à Khorog, la capitale de région, qui ont fait plusieurs dizaines de morts. Cela a commencé avec le meurtre du chef de la sécurité et continué avec des combats entre l’opposition et l’armée. L’accès à la région a été interdit pour les étrangers. Le Haut-Badakhshan est connu pour être une région politiquement difficile pour l’État tadjik. Isolée et pauvre, elle a soutenu l’opposition islamiste pendant la guerre civile de 1992. La frontière avec l’Afghanistan est poreuse et le trafic de drogue n’arrange pas les choses.
– Il y a encore des affrontements ?
– Les combats ont cessé mais la région reste sous surveillance. Les touristes qui ont tenté de s’y rendre ont été refoulés au premier contrôle, ajoute quelqu’un. Le chauffeur te laissera au checkpoint et tu devras trouver un autre chauffeur pour le retour.
– Ok, no problem, dis-je. Je suis prêt à tenter le coup.
Chacun y va de son avis dans le groupe qui s’est formé autour de moi.
– Va plutôt à Kouliab, suggère une femme.

Je finis par avoir Kamila mais la ligne est mauvaise et je ne comprends rien à ce qu’elle raconte. Une histoire de cousin d’où il ressort que je ne peux pas voyager en sa compagnie. Que faire ? C’est alors que surviennent deux filles, blondes, attifées de vêtements locaux, sac de routard au dos. Elles discutent avec un chauffeur. Je vais voir de quoi il retourne. Il y a là un Pamiri qui se dit poète et qui s’offre de faciliter les choses. Les filles sont polonaises. Elles ont déjà tenté l’expédition la semaine dernière mais ont été refoulées. Elles doivent prendre l’avion du retour dans trois jours et tiennent absolument à se rendre à Ishkashim sans quoi leur voyage ne serait pas complet, estiment-elles. Je comprendrai plus tard que leur désir d’approcher la frontière afghane avait quelque chose à voir avec la représentation qu’elles se faisaient du montagnard afghan aux yeux verts, viril et fier, qui avait tenu en échec l’Armée Rouge. On leur a dit qu’après la fête de l’Indépendance la route serait rouverte et que si elles s’habillaient comme les femmes d’ici, peut-être passeraient-elles inaperçues. Passerais-je moi aussi inaperçu ? Les Polonaises en doutent. J’aperçois Kamila, prête à partir dans un autre véhicule. Non, insiste-t-elle, je ne peux décidément pas l’accompagner. Cela ne serait pas correct vis-à-vis de sa famille. Au terme de longs palabres avec les Polonaises, le poète et leur chauffeur, nous prenons la décision de partir ensemble. Mais tout d’abord, nous apprend-il, il doit se rendre au “KGB”, ainsi qu’on continue ici d’appeler les services spéciaux de la police locale. Il prend nos passeports et revient un long moment plus tard nous annoncer qu’il n’est pas possible de partir immédiatement. Aux coups de fils répétés qu’il passe sur son portable, je comprends qu’il estime le nombre de passagers insuffisant et qu’il temporise tout en s’assurant de notre présence. Et pour en être tout à fait sûr, il nous conduit dans un appartement où nous devrons l’attendre.

Onze heures. Je suis en compagnie des deux Polonaises dans cet appartement d’un quartier inconnu de la capitale. Salon avec une télé grand écran de marque coréenne, deux chambres, une cuisine en désordre, un cabinet de toilettes infect, une salle de bain crasseuse où l’eau ne coule qu’à certaines heures, l’appartement semble inoccupé. Nous attendons là deux heures, quatre heures. Personne ne se manifeste. Vers seize heures, je réussis à avoir au téléphone le poète qui me dit attendre des nouvelles du chauffeur. Les Polonaises somnolent, pelotonnées sur les fauteuils. Je sors faire un tour dans le quartier. Rien. Des blocs soviétiques. Le chauffeur et le poète, accompagnés d’un cousin, arriveront une heure plus tard, trop tard pour prendre la route. À sept heures, demain matin, nous partirons, promet le chauffeur. Le cousin prépare un dîner frugal, après quoi nous nous installons pour dormir.

Mercredi. Le chauffeur arrive à huit heures et il n’est pas pressé. Nous prenons le temps d’un petit déjeuner copieux avant d’embarquer. Au lieu de prendre immédiatement la route du Pamir, le chauffeur passe par différents endroits et finit par récupérer une passagère supplémentaire avant de retourner au point de départ de la veille. Il faudra attendre dix heures pour enfin quitter Douchanbé.

La route, tout d’abord fort convenable, devient calamiteuse dès que nous nous engageons dans la vallée de la rivière Khingob. Une piste de cailloux et de roches, pleines de trous et de bosses, serpenteuse. Mais Khush, notre chauffeur, est le virtuose de cette route. Les difficultés l’amusent. Il fonce à cent à l’heure, double tout ce qui traîne, salue les autres chauffeurs, téléphone sur son portable, grappille un grain de raisin, mord dans un morceau de pain, s’arrête parfois pour échanger quelques plaisanteries avec un ami. Il sait quand il faut faire halte le temps de se détendre, prendre une légère collation ou faire un petit somme. Ils ne sont pas tous comme lui et, à vouloir faire la route d’un seul trait, sans un autre chauffeur pour prendre le relais, sans vraie pause, certains y laissent leur vie et celle de leurs passagers. Khush nous gratifiera durant tout le voyage d’un vaste panorama de la musique tadjike issue de son lecteur MP3. Pour passer les checkpoints plus facilement, nous nous efforçons de prendre des apparences locales. Les Polonaise rajustent leur fichu et je mets la calotte ouzbèke offerte par le père de Nargiza. Au premier checkpoint, les militaires ne se donnent pas la peine de sortir de leur guérite. Au deuxième, un militaire tourne autour du véhicule, vérifie les papiers du chauffeur et nous laisse aller. Nous franchissons un col à 3 200 mètres. Paysages superbes, montagnes aux sommets enneigés, avant d’arriver à Qalaïkhum, sur la route qui longe la rivière Panj qui marque la frontière entre le Tadjikistan et l’Afghanistan. Nous croisons des militaires en armes, des vaches assoupies et des troupeaux de chèvres. Nouveau checkpoint. Cette fois, c’est la vraie frontière avec la province autonome du Haut-Badakhchan. Les militaires veulent voir nos passeports. Nous ne mouftons pas. Il y a des discussions entre leur chef, le chauffeur et le poète. Et sans doute un discret échange de bons procédés. Ils nous laissent aller.



Aperçu sonore de l'ambiance dans le véhicule.


Nous sommes passés ! L’ambiance dans la voiture s’en ressent. Le poète chante à tue-tête pour accompagner les chansons du MP3. « Home, we arrive home ! » s’exclame-t-il. La rivière s’est évasée pour former une sorte de bassin méandreux parsemé d’îles caillouteuses. Au checkpoint suivant, nouveau contrôle des passeports, nouvelles discussions. Khush prétend nous avoir tirés d’affaire en montrant aux militaires la carte d’un ministre tadjik. C’est maintenant toute la voiture qui chante. Au dernier checkpoint, ce sera juste un contrôle des papiers du chauffeur. Avant que la nuit étoilée ne s’installe, nous voyons de l’autre côté de la rivière Panj les villages afghans. Nous croisons beaucoup de camions chinois. Leurs chauffeurs sont les nouveaux forçats de la route qui sillonnent sans relâche cette inédite route de la soie avec pour cargaison, non plus des soieries élégantes et des porcelaines mais des tourniquettes et autres pistolets à gaufres. Nous arrivons à une heure du matin au Pamir Logde à Khorog. Huit dollars la nuit, des chambres spartiates, des toilettes communes. Situé à côté d’une salle de prière ismaélite, il est un peu trop à l’écart du centre à mon goût.



Tadjikistan, Haut-Badakhshan, Yazgand, chaïkhana Lakaye, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Chaïkhana sur la route de Khorog, à Yazgand (ou Ezgand) dans la région de Tavildara, marche du Pamir.
Tadjikistan, Haut-Badakhshan, Yazgand, chaïkhana Lakaye, © L. Gigout, 2012
Lakaye, le gérant, ravi de sa recette.
Tadjikistan, Haut-Badakhshan, Yazgand, chaïkhana Lakaye, samovar, © L. Gigout, 2012
L'indispensable samovar.
Tadjikistan, Haut-Badakhshan, Khorog, Rushan, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Tapchane nocturne dans une chaïkhana à l'entrée de Rushan.


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