Introduction


Tadjikistan, Douchanbé, Dehnavaki-Bolo, Mounira, Morhu, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Avec Morhu chez Mounira, dans son village proche de Douchanbé.



Il est un temps de mes jeunes années où je me couchais tôt, dans l’impatience d’ajouter un nouvel épisode à un feuilleton qui me conduisait tous les soirs au pays des Baybars, des Mille et une Nuits, sur les routes caravanières du Livre des merveilles de Marco Polo. Bien des années plus tard, alors que je souhaitais me rendre à Bakou, un ami prononça le nom de Samarcande qu’il avait pu visiter à l’occasion d’une mission humanitaire en Afghanistan. Je décidai aussitôt de m’y rendre. Je ne savais rien à l’époque de Samarcande et de l’Asie centrale mais le nom de cette ville m’était curieusement familier. « L’odeur dans le mot », dirait Bachelard. Elle était la lampe magique de laquelle surgissaient les oasis, les caravansérails, les délicates soieries, les parfums capiteux et les danseuses du ventre. La cité ne pouvait qu’avoir été le siège de mes anciennes rêveries. Les clichés ont fait long feu face à une réalité historique tout aussi captivante. La région, située entre la mer Caspienne, la Mongolie, l’Hindou-Kouch et la Sibérie, peuplée initialement de pasteurs nomades, a vu se succéder des civilisations brillantes et des vagues de destruction barbares. Nombre d’époques s’y sont rencontrées et continuent d’exister les unes à côté des autres. Elle connut tour à tour le grand empire achéménide de Perse, Alexandre le Grand, le royaume gréco-bactrien, les missionnaires bouddhistes, les Arabes propagateurs de l’Islam, les empires turco-mongols de Gengis Khan et de Tamerlan, le temps des khanats, la colonisation par la Russie tsariste, le rattachement à l’Union soviétique et l’Indépendance dans des frontières factices devenues réelles avec la nécessité de s’inscrire dans la construction d’états-nations indépendants et souverains. La Route de la Soie, qui allait de l’ancienne capitale chinoise X’ian à Antioche en Syrie, a permis l’installation d’une culture transnationale qui liait ensemble des peuples divers et des tribus isolées. Les échanges commerciaux furent des vecteurs de confrontations des idées et des stimulants pour le développement des arts. Berceau du peuple turc, l’Asie centrale connut deux âges d’or. Le premier avec la dynastie iranienne des Samanides et sa capitale Boukhara. Le second à l’occasion de la symbiose entre les populations turques sédentarisées ou nomades et les conquérants mongols. L’arrivée de Tamerlan, qui établit à la fin du 14e siècle son grand émirat avec Samarcande pour capitale, annonça l’avènement d’une ère artistique, culturelle et scientifique brillante. René Grousset, historien de l’Orient, auteur de l’indispensable Empire des steppes, remarque ainsi le rôle de Châh Rokh, le plus jeune des quatre fils de Tamerlan : « [Il est] le plus remarquable des Timourides. Bon capitaine et vaillant soldat, mais d’humeur plutôt pacifique, humain, modéré, fort épris de lettres persanes, grand constructeur, protecteur des poètes et des artistes, ce fils du terrible Tamerlan fut un des meilleurs souverains de l’Asie. Son long règne de 1407 à 1447 fut décisif pour ce qu’on a appelé, dans le domaine culturel, la renaissance timouride, âge d’or de la littérature et de l’art persans. Hérât, dont il avait fait sa capitale, Samarqand, résidence de son fils Oulough-beg devinrent les foyers les plus brillants de cette renaissance. Ainsi les fils de celui qui avait ruiné Ispahan et Chiraz allaient-ils devenir les plus actifs protecteurs de la culture iranienne. »

Durant l’été 2010, je me rendais pour la cinquième fois en Asie centrale. Non pour bourlinguer comme j’avais coutume de le faire mais pour assister au mariage d’une amie. Mes deux filles m’accompagnaient. Nous logions dans l’hôtel Legend, une pension aménagée dans une maison traditionnelle ouzbèke de la vieille ville que jouxte le Registan. C’était en juillet et le soleil, doux aux premières heures de la matinée, ne tarderait pas à devenir ardent. Pourtant, nous prenions notre temps avant de partir arpenter les ruelles et les sites de l’ancienne capitale de Tamerlan. Le Registan, la nécropole Shah-e Zinda, la mosquée Bibi-Khanym, le mausolée Gour-Emir, autant de sites remarquables que je ne me lassais pas de visiter. C’était bien trop agréable de somnoler dans l’ombre douce de la treille, allongés sur une sorte de plateforme en bois pourvue d’un tapis, de minces matelas et de coussins, et j’avais du mal à nous convaincre de sortir de là pour nous exposer au soleil implacable.

« Ce qu’on est bien là-dessus ! » s’était exclamée l’une dès le premier matin. « Trop cool. Comment ça s’appelle ? » avait continué l’autre. J’avais déjà remarqué cet objet singulier durant mes précédents voyages mais la remarque de mes filles attira mon attention. Toutes deux pareillement adeptes d’une esthétique associée à la rêverie matinale, elles ne pouvaient qu’avoir raison. Il m’apparut alors que cet objet, tellement courant ici qu’il en devenait transparent, était l’image d’un art de vivre spécifique et enchanté qui méritait qu’on s’y intéressât de plus près. C’est ainsi que, deux ans plus tard, je me mettais de nouveau en route pour partir, cette fois, à la découverte des grands sofas d’Asie centrale.





motif, Ouzbékistan, Samarcande, Registan, © Louis Gigout, 2012


Remarques
Je restitue dans le texte de nombreux dialogues avec les personnes rencontrées. Ceux-ci m’ont été soit traduits par une personne m’accompagnant, soit enregistrés et traduits a posteriori. Le terme "grand sofa" est la traduction de big sofa qui apparaît sur le cartel du Musée des Arts décoratifs de Tachkent. J’ai choisi de recourir tout au long de ce récit au mot russe tapchane (тапчан) pour désigner tous les objets ayant comme caractéristique commune d’être une plateforme sur laquelle on s’installe pour prendre les repas. Cet objet est désigné localement par des termes différents en fonction de la langue et de la facture (simple plateforme, plateforme avec accotoir, avec ou sans baldaquin). Toutes les photos, sauf indication contraire, on été prises par l'auteur en août/septembre/octobre 2012.

Louis Gigout, Asie centrale 2012, Sète 2013, Pournoy-la-Chétive avril 2014.
Du même auteur :

Syracuse, Éditions de l'Harmattan, 2007.
Un voyage en Ouzbékistan en 1999
Madina, miniaturiste à Boukhara


Remerciements. Un grand merci à Nargiza Fayzieva, manager à Sogda Tour, qui a organisé avec moi le voyage et les rencontres en Ouzbékistan, et à Nafisa et Antoine Buisson pour leurs conseils et leur aide au Tadjikistan. Merci à Saad Al-Haire (Samarcande, Tachkent), Mourodkhon Ergachev (Samarcande), Rahmatullo Fayziev, Madina, Rushana Burkhanova (Boukhara), Sobir, sa famille et ses amis (Derbent), Tuychiboy Dzhunaev, Saïd Makhmudov, Morhu, Mounira, Farrukh Negmatzade, Sokiboy Sultonov, Lola Ulugova (Douchanbe), Savsangul (Khorog), Hilola, Suhrob, Zilola (Khodjent), Dariya Sakulova (Bichkek, Och), Hayat Tarikov (Arslanbob), Zafar, sa famille et ses amis (Ferghana), Gulmira, Kamola Mamadalieva, Rano (Tachkent), aux jeunes mariés de Richtan et à tous ceux qui m’ont ouvert leur porte avec un sens rare de l’hospitalité. Ce recueil de textes leur est dédié. Merci à Bernadette Grosse et Gisèle Meichler pour leur relecture, à Anne Ducloux (Tradition et modernité) et à Stéphane A. Dudoignon (Les mots pour le dire). 

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