Kamila, Morhu, Mounira


Tadjikistan, Douchanbé, Tekstil, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Morhu et sa famille, quartier Tekstil à Douchanbé.


Je me souviens de la recommandation de Mourodkhon, à Samarcande, et je me rends au Musée des Antiquités nationales pour voir le Bouddha dormant. Il est bien là, dans l’entrée, avec ses quatorze mètres de long. Les archéologues soviétiques, en l’exhumant de son sarcophage en 1966 dans l’ancien monastère bouddhique d’Adjina Tepe, ont pris grand soin de ne pas le réveiller. Cela fait mille six cents ans qu’il dort ainsi, bienheureux, une main glissée sous la joue.
– Il a été restauré à l’automne 2000, me dit Kamila. Six mois après, les Talibans ont détruit les grands Bouddhas de Bamiyan issus du même art sassano-bouddhique.
On imagine mal la présence de bouddhas dans cette région mais c’est oublier que le monde iranien avait adhéré au bouddhisme sur toute l’étendue de son territoire sous les Sassanides, avant les invasions musulmanes du 7e siècle. Ne dit-on pas que le toponyme même de Boukhara viendrait du sanskrit ? Quant au stoupa de Mourodkhon, j’apprends ici, qu’avant de devenir les édifices qu’on connaît aujourd’hui sous la forme d’une monumentale pièce de jeu d'échecs, il s’agissait d’un massif de maçonnerie plein, en forme de bol renversé, installé sur une terrasse et entouré d’une balustrade, ainsi qu’en témoignent les plus anciens connus qui se trouvent à Sânchî, au centre de l’Inde. Le tapchane comme lieu de méditation et d’éveil ?

Le reste du musée est une succession de salles contenant de rares témoignages poussiéreux d’un passé lointain gréco-bactrien. Il y a peu de visiteurs. On éteint et allume la lumière dans les salles au fur et à mesure que le visiteur progresse. Revenir en arrière perturbe le personnel et induit un certain courroux. Sauf pour Kamila, qui tient la caisse et fait accessoirement office de guide. Elle est originaire de Rushan, une ville du Pamir où elle se rendra dans quelques jours pour ses vacances annuelles. Il faut plus de dix heures pour s’y rendre. Kamila est une jeune femme raisonnablement moderne. La tradition, d’accord, mais pas trop. Si elle écoutait la tradition tadjike, elle serait déjà mariée, aurait deux enfants et habiterait chez ses beaux-parents. Mais elle est ismaélienne, a fait une licence d’Histoire, travaille provisoirement au Musée des Antiquités et souhaite poursuivre ses études à l’étranger. Elle hésite à répondre quand je lui propose de l’accompagner lors du long voyage vers le Pamir. Elle ne connait pas le mot “tapchane” mais quand je lui décris l’objet, elle me dit, qu’en tadjik, c’est le mot kat qui convient.
– Cela désignait auparavant le socle en pierre sur lequel le roi prenait place, m’assure la diplômée en Histoire.
Un socle en pierre ? Comme celui de Tamerlan à Samarcande ?
– En pamiri, on dit manja.
Mais quel pamiri ? Il y a cinq dialectes différents dans le Pamir. Le dialecte dominant est le shugnani.

Au cours de français de Bactria, où je participe à une discussion avec les étudiants, je rencontre Mounira et Morhu. Elles habitent Douchanbé ou à proximité et me proposent de voir leur maison. Mounira enseigne le français à l’école de diplomatie et Morhu à l’Institut des langues et continue par ailleurs des études de typologie. Elles sont toutes deux des adeptes du tapchane. Associé à l’ombre, il est commode et frais, propice à la rêverie, affirment-elles. Après le cours, Mohru appelle sa mère pour la prévenir de ma visite. Nous nous rendons à pied dans son quartier. C’est là, me dit-elle, que l’on trouve les meilleurs restaurants à chachliks de Douchanbé. Mais l’arrondissement, qui a pris le nom de Tekstil après l’installation d’un combinat soviétique, est surtout marqué par la présence d’une voie rapide bruyante et polluante. Les voitures filent sur cette route à deux pas des habitations. L’air à un goût de métal chaud. Par contraste, la maison de Morhu est agréable. Un jardin bien entretenu avec des fleurs, un potager et un tapchane à la place d’honneur. Quand nous arrivons, le père de Morhu est en pleine discussion avec un ami. Ils n’hésitent pas à s’interrompre pour m’inviter à prendre place. Zohir est vétérinaire. Il ne soigne plus lui-même les animaux, ou bien rarement, mais enseigne son art à des collègues moins expérimentés. C’est un homme efflanqué d’environ 45 ans, portant la calotte traditionnelle, un visage sombre et sévère. Peu après mon arrivée, il s’excuse car il doit aller à la mosquée pour la prière du soir. Morhu apporte des coussins et m’invite à m’installer confortablement tandis que sa mère sert le thé, le plov, la salade, le melon et les bonbons. Zohir revient peu après et nous dînons tous les deux. Les femmes dînent à l’écart.
– Lorsque l’invité n’est pas un proche, les femmes ne sont pas autorisées à participer au repas, me répondra Morhu après que je lui en aurai fait la remarque.
Après le repas, elles nous rejoignent toutes, Morhu, sa mère et sa jeune sœur très occupée avec son ordinateur. À la fin du repas, on me raccompagne en me priant de revenir.


Tadjikistan, Douchanbé, Buvak, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Chez Mounira, à Buvak, à proximité de Douchanbé.
Tadjikistan, Douchanbé, Buvak, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Mounira

Le dimanche suivant, je retrouve Mohru au bazar Vadanosos et nous nous rendons ensemble chez Mounira à Buvak, à une quinzaine quelques kilomètres de Douchanbé. C’est un hameau situé à l’écart de la route qui longe la rivière Varzob. Toute la parenté habite le village depuis toujours et presque tout le monde porte le même nom de famille. La propriété est classique, simple, une habitation en L, un jardin, un ruisseau canalisé qui la traverse de part en part en passant sous la maison et sous le tapchane. Celui-ci est légèrement surélevé à cause de la déclivité du terrain et de la présence du cours d’eau. Mounira nous invite à prendre place. C’est une fille joyeuse, ponctuant souvent une phrase d’un de ses beaux rires communicatifs. Ses parents sont tous deux enseignants en Mathématiques, le père dans l’institution militaire, la mère à l’université. Il vient me saluer et discute un peu avec moi.
– La société tadjike, me dit-il, a pris du retard. Non à cause du communisme mais à cause de la religion.
Pourtant lui-même est pratiquant. Les choses, selon lui, vont dans le bon sens et le pays est en marche vers la démocratie. L’Europe est un modèle. Il s’excuse de ne pas partager le repas avec nous car il doit travailler à l’agrandissement de sa maison. Je déjeune donc, cette fois, en compagnie des seules jeunes femmes. La mère de Mounira a préparé pour nous de la salade, du poivron braisé et des manty.

Quel souvenir ont-elles de la guerre ? Pour le Tadjikistan, les premières années d’indépendance ont constitué une période tragique durant laquelle une guerre civile — particulièrement virulente en 1992 puis larvée jusqu’en 1997 — s’est soldée par plus de 50 000 victimes. Cette guerre a profondément déstructuré l’organisation politique, économique et identitaire du pays.
– Je me souviens des tanks qui passaient sur la route, dit Mounira. Il n’y a pas eu de combats par ici. C’était plutôt dans la région de Gharm.
– Mes parents sont allés à Darvoze, dit à son tour Morhu. C’est une ville qui se trouve près du Pamir. Je me souviens des gens dans la rue, beaucoup de monde, les rationnements pour la nourriture. Il y avait des tickets. Un pain par jour par famille de quatre personnes.
– ça vous intéresse, la politique ?
– Je déteste ! s’exclame Mounira. Le premier des problèmes pour un tadjik, c’est gagner de l’argent pour vivre normalement. Vivre comme je veux. Mon métier, c’est le SMIG !
– Et la musique ?
– Le hip hop et le R’n’B. Mais j’aime aussi la musique pamiri de Daler Nazar et le chanteur tadjik Jourabek Mourode.
Mounira est aussi fan d’Édith Piaf. Elle peut chanter par cœur Je ne regrette rien et a adoré le film réalisé par Olivier Dahan. Morhu préfère Rihana et Eminem. Après le repas, nous allons faire un tour dans les environs. Un troupeau de vaches paît tranquillement à côté du cours d’eau qui dévale la montagne. Chaque habitant possède ici deux ou trois vaches confiées à un gardien qui les emmène paître ensemble. Avant, m’explique Mounira, nous avions un petit jardin. Mais l’eau l’a détruit.
Je resterais bien tout l’après midi en une aussi charmante compagnie mais Morhu doit rentrer pour aider sa sœur à la préparation du repas du soir. Son mari organise un dîner pour ses amis.
– Je ne veux pas vivre comme ma sœur, me confie Morhu. C’est un épouse obéissante qui prépare les repas, ne travaille pas et se tait.



Supplément photos Douchanbé

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