Khodjent

Tadjikistan, Khodjent, Rue Shark, Mosquée Seikh Mislikhiddin, © L. Gigout, 2012
Rue Shark à Khojent. Au second plan, la mosquée Seikh Mislikhiddin.


Mercredi 26 septembre. Douchanbé-Khodjent en taxi collectif en compagnie de trois femmes et de trois hommes. Je suis à côté d’un matamore comme il s’en trouve toujours un dans tout groupe. Souvent, il soupire « La ilaha illa allah », les premiers mots de la prière musulmane. Il porte des chaussures jaunes en cuir tressé et à bouts pointus qui ont l’air de le faire souffrir. Il n’est pas mauvais bougre mais il insiste trop à vouloir me parler alors que je ne comprends pas la moitié de ce qu’il dit. Quand je raconte que j’étais chez un couple d’amis franco-tadjik à Douchanbé, la discussion s’engage. J’enregistre.

– Les filles sont de plus en plus stupides, dit la femme. Elles se marient avec n’importe qui. J’en connais une qui s’est même mariée avec un Chinois !
– Oh-oh, répond l’homme.
– Et j’en connais une autre qui a quitté son mari pour vivre avec un étranger.
– Les traditions se perdent. Le fils de Djurabek, quand il est revenu des États-Unis, ses parents ont décidé de le marier. Sa femme est partie avec lui et, en arrivant là-bas, elle a découvert qu’il était déjà marié avec une Américaine. Cet imbécile n’avait rien dit à ses parents.
Après un long silence, ils abordent un sujet plus délicat.
– Avant, on avait des problèmes avec la Russie, dit l’homme. Les Russes arrêtaient les migrants tadjiks. Ils disaient qu’ils avaient le SIDA. Heureusement, les choses se sont un peu arrangées.
– Notre président a besoin de l’argent russe. Mais les problèmes, maintenant, c’est avec les Ouzbeks.
– Oh-oh. Les Ouzbeks contrôlent tout. Regarde Alisher. Il est devenu un des hommes les plus riches de Russie. Il a gagné beaucoup d’argent dans la métallurgie. Il a même acheté un club de football anglais. C’est un homme dur et mauvais. Il a fait de la prison pour fraude et il a été gracié par Karimov après l’Indépendance. On dit qu’il sera le prochain président en Ouzbékistan car il est très ami avec Gulnara (la fille du président Ouzbek). Il paraît qu’ils font des affaires ensemble.
– Les Ouzbeks ne nous aiment pas. Karimov n’est pas content à cause de Roghun. Il dit que le barrage va modifier le cours de l’Amou-Daria et que notre projet est stupide. Il ne veut pas que notre pays se développe. Il installe des barrages routiers et coupe l’électricité en hiver.
– Et il demande des visas pour les Tadjiks qui veulent se rendre en Ouzbékistan. Il a fermé la frontière à Penjikent. Il faut maintenant passer par Khodjent.
– Karimov et Emomalii se sont même battus. J’espère qu’il n’y aura pas la guerre entre nos deux pays.
– Inch Allah.



 
Un court aperçu du voyage vers Khodjent sur la M34.
Tadjikistan, Khodjent, M34, © L. Gigout, 2012
Vendeur de miel sur la route M34 entre Ayni et Khodjent.


La route, correcte au début, devient piste caillouteuse dans la partie montagneuse. Elle est souvent recouverte d’une épaisse couche de poussière qui nous oblige à maintenir fermées les vitres lorsque nous croisons les camions chinois. Il y a maintenant plusieurs petits tunnels qui permettent d’éviter les cols. Ils ressemblent à des passages pour l’enfer. À l’intérieur, la chaussée est défoncée, parsemée d’énormes flaques d’eau, il n’y a pas de lumière, la ventilation est mauvaise et la chaleur intense. Le bruit devient vacarme à l’approche des rares souffleries qui tentent d’assainir l’air saturé de CO2. Il reste toutefois encore quelques cols à plus de 3000 mètres avant de retrouver une route correcte et d’arriver à Khodjent vers dix-huit heures, après six heures de route. Avant d’entrer dans la ville, tous les chauffeurs s’arrêtent à une station de lavage afin de débarrasser les véhicules de leur gangue de poussière. En Asie centrale, la propreté est inscrite dans les gênes.

Je m’installe à l’hôtel Leninabad, nom de la ville au temps des soviétiques. Elle fut fondée par Alexandre le Grand en 323 av. J.-C. qui la baptisa Alexandria Eskhate (Ultime Alexandrie). Au-delà, commençaient les terres des tribus de guerriers nomades qu’Alexandre n’a jamais osé affronter. La toponymie des rues garde une forte empreinte soviétique : rue Lénine, avenue du Cinquantième anniversaire de l’URSS, rue Gagarine, etc. Les portraits du président Rahmon, avec sa bouille de bon père de famille et sa coiffure à la Brejnev, sont partout. L’hôtel est un grand parallélépipède de béton situé le long du Syr-Daria. Son état est passablement délabré et seuls les quatre premiers étages sont ouverts. Les autres sont dévastés. Le Syr-Daria n’est pas très engageant. Eaux grises, rives boueuses ou bétonnées, pas la moindre embarcation ni le moindre pêcheur sur l’ancien laxarte. C’est à cet endroit, à Khodjent, que le fleuve quitte le massif montagnard pour dérouler ses méandres dans la plaine féconde, avant de pénétrer les sables du désert de Kyzylkum et de se diviser en bras multiples qui vont rejoindre la mer d’Aral.


Désert du Kyzylkum, Syr Daria, Turkestan, © L. Gigout, 2001
Le Syr Daria aux abords de la ville kazakhe de Turkestan, dans le désert du Kyzylkum au nord de Tachkent, photo prise d'avion en 2001.
Tadjikistan, Khodjent, Ghoziyon, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Saïdkhon dans la maison de son oncle à Ghoziyon (village vis-à-vis de Khodjent de l'autre côté du Syr Daria).
Tadjikistan, Khodjent, Ghoziyon, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Même lieu que la précédente.
Tadjikistan, Khodjent, rue Sokirova, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Joueurs d'échecs intergénérationnels rue Sokirova.
Tadjikistan, Khodjent, rue Shark, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Joueurs d'échecs dans la rue Shark.
Tadjikistan, Khodjent, rue Shark, Panshambe Bazar, joueurs d'échecs, tapchane, tapshan, © L. Gigout, 2012
Joueurs d'échecs, rue Shark, Panshambe Bazar.
Tadjikistan, Khodjent, rue Shark, Panshambe Bazar, joueurs d'échecs, tapchane, tapshan, © L. Gigout, 2012
Joueurs d'échecs, rue Shark, Panshambe Bazar.


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