Kokand

Ouzbékistan, Kokand, place Mukimi, palais de Khodayar Khan, © L. Gigout, 2012
Le palais de Khodayar Khan, place Mukimi à Kokand.


Le trajet est rapide. Kokand n’est distante que de 90 km et la route est une autoroute adaptée au riche Ferghana. La campagne que nous traversons est rigoureusement plate, phénomène inattendu pour une vallée, et dotée d’une agriculture florissante. Champs de coton et de maïs. Parfois, de grandes agglomérations étales et voilées, aux contours indécis. Silence total durant toute la durée du voyage. Je me case à l’hôtel Khudayarkhan, avenue Istiklol. Ici aussi, le centre est neuf et l’avenue bordée des mêmes boutiques que dans les avenues identiques d’Andijan et de Ferghana. Mais il y a moins de circulation et l’architecture tient davantage du néocolonial que de la pièce montée. On peut voir, dans les anciens quartiers de la ville, de riches maisons récemment rénovées. Beaucoup de restaurants fermés, notamment ceux des kiosques du Parc Central où se trouve également une belle chaïkhana à colonnes ciselées. La ville est réputée conservatrice et les rares restaurants ouverts ne servent ni vin ni bière et encore moins de la vodka. Cela n’empêche pas les hommes de venir avec une bouteille achetée dans un magasin spécialisé et de s’installer à des places réservées, pourvues de paravents, qui leur permettent de boire en toute discrétion. C’est un peu comme boire de la vodka tirée d’une théière. Personne n’est dupe. Ce simulacre vis à vis de la religion est une provocation en direction des talibans locaux qui interdisent la vente et la consommation d’alcool sous peine de châtiment.

Le palais du khan fut construit en 1873 par Khudayar, le dernier khan de Kokand. À peine trois ans plus tard, les troupes tsaristes détruisirent les fortifications et supprimèrent la fonction de khan. On peut voir dans le palais un tapchane et des photographies anciennes représentant des hommes et des femmes assis sur le sol. On y trouve également de nombreux documents retraçant l’histoire de la ville, une histoire très ancienne, qui relate que la localité fut d’abord occupée par des tribus ralliées à l’empire chinois pour lutter contre les Huns. Étape sur la route de la soie, elle sera détruite au 13e siècle par Gengis Khan qui en fera pourtant sa résidence principale. Son âge d’or viendra cinq siècles plus tard avec la nouvelle dynastie des Ming ouzbèkes qui la hisseront au rang de capitale d’un khanat et développeront une civilisation élégante, de haute culture, dotée d’une politique expansionniste. Le khanat ira jusqu’à intégrer l’actuelle capitale Tachkent. Il sera le dernier khanat, après ceux de Boukhara et de Khiva, à être annexé par les troupes tsaristes, lesquelles achèveront ainsi la conquête du territoire ouzbek. L’ancien fief connaîtra une brève période d’autonomie à la Révolution de 1917 sous la forme d’un gouvernement autonome qui sera liquidé en 1918 par l’Armée rouge. L’intervention suscitera un mouvement de résistance connu sous le nom de Révolte des Basmatchis (Bandits en russe). Leur mouvement revendiquait la reconnaissance politique et ethnique, l’égalité économique et sociale et défendait un mode de vie traditionnel. Considérations inadmissibles pour Moscou.

Le vaste parc central Mukimi et son coin manèges, presque désert, est bordé à l’est par l’incontournable autoroute urbaine. Errance dans la ville balayée par un vent violent et froid. Photographies de tapchanes. Peu de personnes parlent anglais et tous ne parlent pas russe. Commerces de confiseries, de cigarettes au détail et des graines de tournesol. Mes pas me conduisent au sud-ouest de la place Mukimi où je découvre une curieuse chaïkhana en cours de rénovation. Un vaste espace encombré de tapchanes marron ouvragés dont les barres d’accotoir sont légèrement voûtées. Il y a une fontaine au milieu de la salle et des ouvertures aux quatre points cardinaux. Le plafond est pourvu en son centre d’un vaste dôme hexagonal percé de fenêtres à ogives qui évoque un atrium. À l’extérieur, quelques tapchanes rustiques et nus. Je bois du thé avec les artisans, prends des photos et apprends que la chaïkhana s’appelle Tabaruk. J’aimerais bien en savoir un peu plus sur cet endroit mais je suis ici sans interprète. La chaïkhana s’ouvre à l'arrière sur une vaste esplanade qui mène au théâtre Khamza, du nom du fondateur de la littérature soviétique ouzbèke. Né en 1889, Khakimzade Niazi, dit Khamza, est l’auteur d’un diwan (recueil de poème) social. Il fut l’animateur d’un théâtre ambulant et s’employa à sensibiliser les masses à la culture, à la justice sociale et à la condition féminine. Il fut lynché par des nationalistes en 1929. Gloire à lui ! Aujourd’hui, le théâtre semble désaffecté. Difficile de croire que cette ville comptait 18 cinémas et 28 bibliothèques durant l’époque soviétique.


Ouzbékistan, Kokand, place Mukimi,  palais de Khodayar Khan, aïwan, © L. Gigout, 2012
Aïwan exposé dans le palais de Khodayar Khan.
Ouzbékistan, Kokand, chaïkhana Karvon, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Chaïkhana Karvon (Caravane).
Ouzbékistan, Kokand, place Mukimi,  Booling Center, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Tapchanes sur la terrasse de la chaïkhana du Booling Center du parc Mukimi.
Ouzbékistan, Kokand, rue Aminova, Académie des Sciences, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Dans la cour de l'Académie des Sciences, rue Aminova.
Ouzbékistan, Kokand, chaïkhana Tabaruk, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Tapchane à dos incurvé dans la chaïkhana Tabaruk.
Ouzbékistan, Kokand, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Le maçon, sa mère, sa femme, son tapchane.


Supplément photos Ferghana

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