L'entrepreneur

Ouzbékistan, Hazrat-Davoud, © L. Gigout, 2012
Vue de la vallée de Hazrat-Davoud.


Je m’attendais à voir un Oriental roublard, un nabab étoffé, rond et placide. L’homme qui me reçoit dans le bureau de l’agence touristique qu’il dirige est au contraire d’une extraordinaire mobilité. Saad est un fort en gueule, un solide gaillard, bien découplé, grand, au teint bistre, la figure allongée pourvue d’un nez vigoureux et luisant qui flaire les bons coups. Il est toujours sur le qui-vive et ne manque pas de répartie. Il est évident que c’est un fonceur, un type qui entreprend avec fougue et conviction et qui ne fait pas les choses à moitié. Famille irakienne émigrée en Autriche, père homme d’affaire, études en Angleterre et en Allemagne, il rejoint son oncle qui gère un hôtel à Samarcande, le quitte pour incompatibilité d’humeur, décroche un job chez Volkswagen Ouzbékistan. Mais quand on a l’étoffe d’un entrepreneur, on veut être le patron. Saad comprend que le pays a un fort potentiel touristique. À la fin des années quatre-vingt dix, de nouveaux hôtels se sont ouverts mais les tours opérateurs demeurent rares et timorés. Saad s’associe avec Maruf, un guide francophone. Il lui prête sa propre voiture pour promener ses premiers touristes. Et ça marche. Les touristes défilent aujourd’hui devant les prestigieux monuments et son agence implantée à Samarcande et à Tachkent coopère avec les principaux tours opérateurs européens.

Nous allons dîner au restaurant Karim Bek, rue Gagarine, où nous retrouvons son vieux complice Maruf. Le restaurant est immense et spacieux. Pas de touristes ici. Les tables réparties sur deux niveaux sont toutes occupées par des Ouzbeks et les discussions vont bon train. Nous dînons de brochettes, salade de tomates et oignons. Mon projet de livre sur les tapchanes amuse Saad. Je lui dis que personne ne prend mon projet au sérieux.
– Ne t’en fais pas, Louis. Au début, personne ne prenait Jésus Christ au sérieux.
Il n’arrête pas de raconter des blagues malicieuses en demi-teinte. Il est drôle et parfois mordant. Quand je lui fais remarquer que je n’ai vu que des filles dans son agence de Samarcande, il rétorque en regardant Maruf du coin de l’œil que les hommes d’Asie centrale sont paresseux, trop rêveurs. Il ne fait pas mystère par ailleurs de son goût pour les jolies filles. Dans la discussion, il n’hésite pas à s’engager sur le terrain de la politique et de la morale. Il critique le trop lent développement de l’Ouzbékistan et les traditions qui font que les jeunes filles ne sont pas très différentes de leur mère dans leur manière de vivre. Les mariages sont toujours arrangés, même si les jeunes gens ont maintenant leur mot à dire. Mais, changeant de continent, il dénonce aussi le manque de volonté politique qui a entraîné la crise européenne. Saad a un avis sur tout et fait preuve d’une redoutable volubilité, passant allégrement du sérieux au frivole, ponctuant ses traits d’éclats de rire. Homme pressé, il a trop d’occupations en même temps, de coups de fils de passer, de gens nouveaux à connaître et à évaluer. Parfois, durant un bref instant, on le sent ailleurs, le regard explorant un champ de vision situé au-delà de son interlocuteur, sans bouger ni cesser de sourire, avant de rapidement reprendre le contrôle de la situation. Il me parle alors de son grand projet.
– La pomme, mon cher Louis ! Demain je t’emmène visiter mon petit verger. Cent soixante hectares !

Le lendemain, son chauffeur vient me chercher à sept heures pile. Surprise, Rahmatullo, le père de Nargiza, est déjà dans la voiture. Il m’explique qu’il est le conseiller technique de Saad pour son projet mais qu’il est également là pour préparer le plov du déjeuner. Le chauffeur nous conduit à la maison de Saad qui nous attend à côté de son propre véhicule. Nous partons avec lui et Sanjar, un guide francophone. Après une heure de route, nous arrivons à Hazrat-Davoud. Saad me recommande d’aller visiter le lieu saint en compagnie de Sanjar. Nous les rejoindrons plus tard. Car l’endroit est l’un des principaux lieux de pèlerinage pour les Ouzbeks, comme Doniyor (Saint Daniel), Chakhi-Zinda à Samarcande et le mausolée de Pakhlavan Mahmoud à Khiva. Davoud, c’est David, le fondateur de Jérusalem. Il est vénéré par les trois religions monothéistes. Les musulmans le considèrent comme un prophète. Il est en outre le protecteur des forgerons et des automobilistes. Il protège des accidents de la route, ce qui est utile dans un pays où l’on obtient son permis en échange d’une centaine de dollars.

Au pied de la montagne se trouve le village qui accueille les pèlerins. On peut louer un tapchane à la journée et préparer soi-même son repas rituel après être passé par l’abattoir pour faire le sacrifice d’un mouton. Protégés du soleil par la végétation, installés près de petits bassins, les tapchanes nous attendent et il est tentant de s’y allonger. Des paysannes vont de place en place pour proposer des produits de la ferme, du khôl et des remèdes supposés guérir toutes sortes de maladies car les prières ont leurs limites. Deux femmes me montrent des fioles contenant une matière crémeuse.
– C’est du gras de couleuvre, me dit Sanjar. Elles attrapent les couleuvres et les mettent dans des bouteilles fermées. Ça sent très mauvais mais c’est bon pour les douleurs musculaires, les rhumatismes, le mal de dos, les allergies et les boutons.
Je suis d’accord pour acheter une fiole et je me retrouve aussitôt entouré par d’autres femmes qui veulent elles aussi me vendre tout un tas d’autres choses. Cette résine noire, par exemple, dure et cassante.

– Ça s’appelle moumiyo en ouzbek, me dit Sanjar. Ça consolide les os et ça donne de l’énergie. C’est très bon pour les hommes.
Les femmes s’empressent autour de nous et rient entre elles. Mais nous avons 1300 marches à gravir pour arriver au sommet de la montagne, là où se trouve le sanctuaire. Sanjar ne le sent pas, il préfère rester au village, avec les femmes. Tenu par la prescription saadienne, je me dois de faire un effort. Je ne le regretterai pas car le panorama en vaut la chandelle. Pourtant ce n’est que de la steppe, rien que de la steppe. Mais cette immensité a quelque chose de fascinant.



Ouzbékistan, Hazrat-Davoud, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Famille sur une terrasse dans le village de Hazart-Davoud.
Ouzbékistan, Hazrat-Davoud, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Femmes sur un tapchane couvert.

Au retour, Saad, considérant que j’ai rempli ma mission spirituelle, me jugera digne de visiter son exploitation. Mais seulement après avoir déjeuner du plov préparé par Rahmatullo sur un tapchane situé à proximité de cuisines sommaires. L’endroit s’appelle Sazagan. C’est tout plat, tout sec et pas très impressionnant. Les pommiers sont chétifs et les installations ressemblent à des cagnas délabrées. Des canaux ont été creusés desquels partent des tuyaux noirs qui suivent les alignements de la plantation.
– Douze mille pommiers ont été plantés ici en mars, me dit Saad. Ces tuyaux diffusent au goutte à goutte une mixture d’eau et d’engrais directement au pied des jeunes pommiers. Attention où tu mets les pieds ! Tu viens d’écraser trois melons !
Je n’avais pas pris garde aux plantes qui poussent entre les pommiers que j’avais confondues avec de la mauvaise herbe. Saad m’entraîne vers une grande fosse bétonnée dans laquelle bourdonnent des appareils flambants neufs. Des tuyaux sortent de là pour aller vers le canal principal.

– Irrigation ! dit-il. Station de pompage made in China et préparation du liquide fertilisant.
Il descend dans la fosse, regarde les machines, les ausculte de la main, vérifie de gros compteurs, cogne sur la paroi des réservoirs et revient, satisfait. Nous nous rendons ensuite dans un grand souterrain aux allures de bunker anti-aérien à peine visible. C’était une écurie au temps du kolkhoze. Bon endroit pour la conservation des pommes.

– Pourquoi avoir choisi les pommes, et pas l’orange ou la prune ?
– La pomme est le fruit de l’amour (clin d’oeil). Mais surtout, c’est le fruit de l’Asie centrale depuis plus de trois mille ans. Elle est arrivée chez vous par la Route de la soie. En Ouzbékistan, rends-toi compte, on importe des pommes en hivers alors qu’il y a des millions de pommiers ! Il y a un marché extraordinaire pour qui sait les conserver.
Il va à grandes enjambées le long des canaux pour vérifier l’état des canalisations en compagnie d’un ouvrier auquel il donne des consignes brèves. Il est parfois interrompu par le téléphone qu’il garde à la main. Discussion, décision, action. Il reprend le cours de sa marche résolue.


Ouzbékistan, Hazrat-Davoud, Saad, © L. Gigout, 2012
Saad en son domaine de Sazagan.


Je le retrouve quelques jours plus tard à Tachkent où il m’invite à dîner chez lui. La maison est cossue, bâtie dans un lotissement sécurisé. Le voisin est un familier de la Présidence. J’entrevois par le portail un tapchane haut de gamme.
– Tu es fou ! Tu ne peux pas entrer dans cette maison ! s’exclame Saad me voyant m’approcher du portail. Viens, mon fils va te faire visiter.
La maison de Saad est moins imposante que celle du voisin mais c’est tout de même du lourd. Trois niveaux, de grandes chambres pour tout le monde, sauna, jacuzzi, salle de sport, piscine, cuisine suréquipée, informatique, home cinéma. C’est Saad le Magnifique, avec le 4x4, la jolie femme et les enfants doués. À Samarcande, c’est le paysan décontracté, avec sa guimbarde et ses pommiers. Études en Angleterre oblige, il s’apprête à devenir le gentleman-farmer de l’Asie centrale. Nous dînons en compagnie de sa jeune femme tadjike, de ses trois fils et de sa tante. Considérant qu’un Français ne saurait se sentir bien à table qu’en présence d’une bouteille de vin, il a déniché du vin ouzbek auquel lui-même ne fera guère honneur. La discussion portera ce soir sur les femmes et la polygamie.
– Les Occidentaux sont des hypocrites, argumente-t-il. Ils ont des maîtresses cachées dont ils se débarrassent quand bon leur semble. La polygamie permet d’assurer un statut aux secondes femmes.
– Elle est autorisée ici ?
– Juste tolérée.
Saad plaisante souvent avec sa tante avec laquelle il partage le même humour et le même sens de la répartie. Ils parlent ensemble dans un arabe littéraire aux sonorités douces. L’homme a ses côtés flamboyants et ses côtés nuageux. Il peut faire preuve d’une autorité excessive avec ses employés, être parfois blessant, je le sais, et d’autres fois être arrangeant et généreux. C’est son côté paternaliste. Deux types de caractère mais aussi deux modes de vie. Celui de Samarcande, l’homme simple et jovial qui plante des pommiers. Celui de Tachkent, chef de famille et khan en son royaume.


Supplément photos Hazrat-Davoud

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