La capitale des noix


Arslanbob, capitale des noix... et des tapchanes ! Merci à Hayat, le sympathique coordinateur local du CBT (Community Based Tourism) pour son aide.

Kirghizistan, Arslanbob, Hayat, chaïkhana Soy Buyi, tapchane, tapshan, © L. Gigout, 2012
Hayat (à droite) en compagnie de jeunes touristes dans la chaïkhana Soy Buyi.


À peine descendu de voiture, alors que je ne demande rien, un homme m’indique l’endroit où se trouve le CBT (Community Based Tourism), agence de tourisme communautaire très présente au Kirghizistan. Le CBT organise le logement chez l’habitant à Arslanbob et propose des adresses ainsi que des prestations avec guide et chauffeur. Ses objectifs déclarés sont de préserver la nature, l’écologie, la culture, d’améliorer les revenus des gens des villages et de participer à « l’enrichissement spirituel de chacun ». L’homme m’entraîne dans une chaïkhana où se trouvent trois membres de l’organisation en compagnie de quatre jeunes touristes. Je me joins au groupe installé sur un tapchane et déjeune de laghman, un plat de nouilles épicées accompagnées de viande de mouton. Hayat, le coordinateur du CBT, a l’air d’en connaître un rayon sur les tapchanes, qu’il appelle seuri. Il me propose de m’accompagner dans mes visites. C’est un enfant du pays et tout le monde l’estime. Les portes s’ouvriront toutes seules.
– Arslanbob est la capitale de la noix, commence-t-il.
Le Lonely Planet confirme. La plantation qui compte 11 000 hectares est elle-même située dans une forêt de noyers de 60 000 hectares entre les massifs du Ferghana et du Chatkal.
– C’est la plus ancienne et la plus vaste forêt de noyers du monde. Les arbres sont protégés. Il est formellement interdit de les couper.
– Donc pas de bois de noyer pour les tapchanes ?
– Les artisans prennent les arbres coupés avant l’interdiction.
– Les gens qui habitent ici ne ressemblent pas à des Kirghizes.
– Non. Nous sommes tous des Ouzbeks.
On me racontera plus tard, à Och, que la population d’Arslanbob est originaire de Macédoine, arrivée du temps d’Alexandre. Ces Macédoniens se seraient mariés avec des tziganes et ce seraient leurs ancêtres qui vivent aujourd’hui à Arslanbob. La preuve ? Les noyers qui font la richesse d’Arslanbob viennent de la péninsule balkanique. Mais une autre légende dit exactement le contraire : les soldats d’Alexandre auraient rapporté les noix dans leur barda et auraient introduit le noyer en Europe.



Kirghizistan, Arslanbob, chaïkhana Soy Buyi, aksakals, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Le déjeuner des "Barbes blanches" dans la chaïkhana Soy Buyi (le lond de la rivière) à Arslanbob.


Le village est tout en ruelles empierrées qui grimpent le long de la colline. Les montagnes aux sommets enneigés lui font un écrin. Les cours d’eau chantent entre les maisons. Beaucoup d’arbres, des peupliers, des pommiers, des pruniers et, bien entendu, des noyers. Les hommes me saluent d’un mouvement du menton, parfois d’un sobre « Salam aleykoum ! », les enfants chantonnent « Hello ! » et les femmes ne détournent pas leur regard. Le long du lit du torrent, des carcasses de voitures échouées rouillent. Le village sent le crottin d’âne. Dans sa partie supérieure, un centre de vacances semble abandonné. Tout y est. La piscine, les restaurants, les manèges pour enfants, les terrains de sport, les bungalows en bois, les petits commerces, la boulangerie avec ses fours à pain et la piste de danse. Mais tout est vide et dégage une atmosphère de mélancolie. « Bienvenue à Turbaza Arslanbob ! » est-il écrit à l’entrée en russe. Il y des tapchanes partout, tout un jardin de tapchanes délaissés. Pas des ruines pour autant. Indiscret, je regarde par la fenêtre d’une maisonnette mieux entretenue que les autres. Des documents sur un bureau, une paire de lunettes, un stylo abandonné, des livres de compte sur une étagère, un chapeau kirghize, un coffre-fort, une horloge, arrêtée, comme le temps dans ce parc. Peut-être le directeur continue-t-il de venir tous les jours dans son bureau comme si de rien n’était, comme si le parc résonnait encore du rire des enfants et de la musique des chaïkhani, et que l’air sentait les chachliks et la guimauve. Plus tard, je rencontre un homme âgé monté sur un âne. Il ressemble à la statue de Nasreddine Khodja à Boukhara. Il me dit que tout ça est à lui et qu’il fait sa tournée d’inspection.
J’essaye : – Nié rabota ?
– Da, rabota ! Cegodnia zakriti. Kanikoul rabota.
Malgré les apparences, le centre de vacances est toujours en activité, mais uniquement durant les vacances d’été. Je m’amuse au passage d’entendre le mot russe kanikoul (каникул) qui désigne les vacances d’été en russe, ce qui est plus proche de l’origine du mot que la définition française. Canicula signifie “petite chienne” en latin, autre nom de l’étoile Sirius, et désigne à l’origine la période annuelle du 24 juillet au 24 août durant laquelle cette étoile se couche et se lève en même temps que le Soleil. Je montre une construction aux formes étranges, murs en torchis et toiture en tôle rouillée, à laquelle on accède à l’aide d’un long escalier fait de grosses pierres mal ajustées.
– Disco-bar Babour, me répond l’homme.
Ce qui me paraît assez surréaliste venant de la bouche d’un homme qui paraît venir de l’époque de Marco Polo et des Hashâchins. Hayat me dira plus tard que cet homme ne s’appelle pas Nasreddine puisqu’il s’agit de Tirkash, surnommé « Apache ». La discothèque Babour est située sur une hauteur. Les mégots qui jonchent le sol donnent raison à l’homme sur son âne quant à l’activité du site. J’imagine les fêtards sortant chancelants de la petite discothèque et s’apprêtant à dégringoler les marche inégales de l’escalier. Plus d’un doit s’y casser les os. Il faudra que je revienne voir ça pendant la saison. Hayat me dira encore que le centre a été créé par les soviétiques ; il me confirmera que la discothèque est toujours bourrée à craquer de Russes en été. Les jeunes filles locales n’y mettent pas les pieds mais les garçons du village attendent tout au long de l’année que reviennent les beaux jours.



Kirghizistan, Arslanbob, Turbaza, © L. Gigout, 2012
Le gardien du centre de vacances Turbaza.
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Tapchane dans le parc de vacances Turbaza déserté.
Kirghizistan, Arslanbob, Turbaza, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Tapchanes dans le parc de vacances Turbaza déserté.

J’emprunte un chemin encaissé qui mène au lieu-dit Petite-Cascade. À proximité de la chute d’eau, une dizaine de vieilles femmes ouzbèkes sont installées autour d’une nappe sur laquelle sont disposées différentes nourritures. Du poulet, du pain et une espèce de polenta. Elles m’aperçoivent et me font signe de les rejoindre pour partager leur repas. J’hésite devant la polenta gluante dans laquelle elles plongent les mains. Au bout de quelques minutes, après qu’elles se soient bien amusées de ma présence et que je m’apprête à prendre congé, elles m’invitent à faire omin (geste pour rendre grâce à Dieu) à trois reprises avec elles. En redescendant vers le village, je m'approche d’une maison. Un homme vient à ma rencontre, un bébé sur le bras. Il m’autorise à faire toutes les photos que je veux et m’offre du thé et du pain. C’est une femme ensuite qui m’offre des noix. Au centre du village, se trouvent les rares commerces et quelques chaïkhani. Les nuits sont froides. J’ai du mal à me réchauffer sous mon édredon bourré de coton. Le lever est glacial et il faut faire sa toilette à la dure dans la cabane au fond du jardin.


Kirghizistan, Arslanbob, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Abri de jardin dans une maison sur les hauteurs d'Arslanbob.


Journée tapchanes avec Hayat. Journée substantielle car, outre une récolte conséquente de photos, on nous invite à chaque halte à partager une collation. Je fais remarquer à Hayat qu’il y a beaucoup de maisons en construction.
– Beaucoup d’hommes sont partis travailler en Russie. Cela leur permet de se faire construire ici de belles maisons qu’ils habiteront à leur retour. S’ils reviennent un jour.
Pour construire les maisons traditionnelles, on utilise encore l’adobe qui présente de bonnes qualité d’isolation et qui est économique. Les murs ont une ossature de madriers entre lesquels sont disposées les mottes de pisé séché. Souvent on recouvre le pisé d’un crépis de mortier. Les maisons les plus cossues sont en dur et leur architecture allogène. Toutes disposent d’un grand jardin où l’on trouve un four à pain et de quoi cuisiner. Un beau tapchane en bois sculpté sous la véranda et parfois un autre dans le jardin pour les plus riches, un tapchane simple en métal pour les autres. Beaucoup de tapchanes sont équipés d’un dais pour les protéger de la pluie et du soleil. Dans la première maison visitée, je remarque des briques noires grossières glissées sous un tapchane rustique.
– On ne peut pas utiliser le bois de noyer pour se chauffer en hiver, explique Hayat. Alors on fabrique ces briques en mélangeant de la poussière de charbon et de la bouse. Tu mets une brique dans le sandal (poêle en ouzbek) et ça fait du bon chauffage.
Nous rencontrons l’homme à tout faire de la commune, à la fois chauffeur de taxi, cantonnier et fabricant de tapchane. Ghulam Hadj a beaucoup de travail car Arslanbob est un village qui compte 13 000 âmes. Il est aussi apiculteur comme presque tout le monde ici. Au bord de la route, des femmes veillent sur des pyramides de bocaux remplis de miel dorée.
– Dans ce village, dit Ghulam Hadj, les gens ont toujours vécu simplement. Du temps de l’URSS, nous avions tous du travail avec le kolkhoze et le leskhoze (exploitation forestière d’État). Maintenant, il faut se débrouiller, c’est plus difficile. On cultive un jardin, quelques champs, on élève des animaux. C’est beaucoup de travail mais nous mangeons le plov et nous buvons du thé vert. C’est ça qui nous donne de la vitalité.
– Les gens veulent vivre au village, continue Hayat. Même les jeunes souhaitent se marier et travailler ici.
À proximité de la mosquée, nous allons à la rencontre de Mulla (le mollah ?) qui a participé à sa construction. Le tapchane avec son toit imposant ne passe pas inaperçu.

– Magnifique tapchane ! ne puis-je m’empêcher de m’exclamer.
– Celui-ci est un aïwane, rectifie Hayat.
J’aurais dû me souvenir de la définition donnée par l’ébéniste de Douchanbé. Nous visitons plusieurs maisons et l’accueil est toujours chaleureux. La chaïkhana Soy Buyi, à côté de la rivière, est un peu la maison des tapchanes. Ils sont nombreux et spacieux car il faut s’adapter à des réceptions comptant de nombreux convives. Nous terminons par la maison de Maksum. Le tapchane est curieusement ouvragé, différent de ce que j’ai pu voir jusqu’alors.
– Je l’ai sculpté moi-même, dit Maksum.
– La forme n’est pas habituelle. De quel style s’agit-il ?
– C’est un peu kazakh. Mais c’est surtout mon imagination.
L’homme est retraité de l’Armée Rouge au Kazakhstan, en Russie et dans le Caucase. Après l’Indépendance, il a travaillé à Moscou, comme son fils actuellement, ce qui lui a permis de se construire cette grande maison. Mais cette maison est vide et personne n’est là pour en profiter, à part lui. Il me demande de dire quelque chose en français car il aime bien la sonorité de la langue. Je récite « Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées / Mon paletot aussi devenait idéal… »
Il me coupe à la fin de la première strophe et s’exclame :
– Palto !
– Quoi palto ?
– Palto ! Palto ! Eto po ruski.
Voilà comment l’admirateur de la langue française apprécie mon poème ! Tout ça parce qu’il a reconnu dans le mot paletot l’équivalent russe palto (палто). Il me revient cette histoire lue dans un ouvrage d’ethnologie africaine dont j’ai oublié l’auteur. L’on projetait à une tribu primitive un film montrant la vie dans un village français pour étudier la réaction des indigènes. À la fin de la projection, on les interrogea. « Mais où donc est passée la poule ? » avaient-ils demandé. Une poule avait effectivement traversé l’écran dans le film. Or, la poule était la seule chose qu’ils reconnaissaient dans le flot d’images pour eux incompréhensibles. Elle était le trait d’union entre deux mondes que tout différenciait. Je ne tiendrai pas rancune à Maksum pour son intervention car je ne suis pas sûr de bien me souvenir – honte à moi ! – de la suite du poème de Rimbaud.



Kirghizistan, Arslanbob, Tirkash, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Vieux tapchane en bois de noyer avec sa provision de combustible chez Tirkash.
Kirghizistan, Arslanbob, Sobirjon, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Chez Sobirjon.
Kirghizistan, Arslanbob, Sobirjon, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Chez Sobirjon.
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Tapchane avec antenne parabolique chez Shakirbek.
Kirghizistan, Arslanbob, mosquée Mulla Mirkashev, Bultur Hadj, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Tapchane construit par Bultur hadj à côté de la mosquée Mulla Mirkashev.
Kirghizistan, Arslanbob, Salahiddin, Hayat, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Chez Salahiddin (avec les pains) avec Hayat.
Mirzorahim possède plusieurs grands tapchanes à louer pour les réceptions.
Kirghizistan, Arslanbob, Maksum Hadj, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Tapchane à motifs d'inspiration kazakhe chez Maksum hadj.
Kirghizistan, Arslanbob, tapchane, tapshan, Ghulam Hadj, © L. Gigout, 2012
Tapchane chez Ghulam Hadj.
Kirghizistan, Arslanbob, © L. Gigout, 2012
Cuisine de jardin à Arslanbob.


Supplément photos Arslanbob

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