La fabrique (2)

Ouzbékistan, Boukhara, rue Pakhakor, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Séchage au soleil après vernissage.


Rushana me conduit dans une fabrique de tapchanes, rue de Pakhtakor. Nous sommes accompagnés par un Belge qui vient de lui acheter un tapis. L’atelier spacieux est encombré de planches, de pièces terminées en attente d’assemblage, de chutes et de sciure. Un tapchane monté attend son vernissage. Un autre, flambant neuf, sèche au soleil. Je demande à voir les outils. Il y a les scies, les toupies, les tours horizontaux et les raboteuses, mais c’est surtout aux outils à main que vont mes préférences, les différents types de ciseaux et de bédanes, les gouges, les râpes et les équerres. Rushana traduit mes questions en russe au patron. La fabrique emploie cinq personnes. Le travail se fait à la commande. Le client vient, regarde les modèles, explique ce qu’il veut ; il faut d’une semaine à un mois pour réaliser le modèle commandé. Les dimensions peuvent changer. Pour des personnes âgées, on fera des tapchanes plus bas. Le bois utilisé ici est uniquement le sapin. Cela fait quinze ans que Sanjar fabrique des tapchanes.
– À quand remonte la fabrique de tapchanes à Boukhara ?
– À l’époque de Amir Alim Khan.
Alim Khan fut de 1911 à 1920 le dernier khan de Boukhara. Le khanat était un protectorat russe depuis 1868 et la Révolution allait en faire la République populaire soviétique de Boukhara avant de l’intégrer à la RSS d’Ouzbékistan.
– Au début, précise Rushana, les tapchanes étaient réservés aux riches. Maintenant, tout le monde peut s’en procurer un et il y a beaucoup de modèles différents.
À un mur est suspendu un étrange objet confectionné à partir de lanières, de perles en bois et de morceaux d’étoffe.
– C’est contre le bad eye, me dit Rushana. Un truc de chamane.
– Demande à Sanjar s’il peut me faire un tapchane volant.
– T’es ouf, toi ! Je lui demande pas ça !


Ouzbékistan, Boukhara, rue Pakhakor, menuiserie, © L. Gigout, 2012
Fabrique de tapchanes rue de Pakhtakor.
Ouzbékistan, Boukhara, rue Pakhakor, bad eye, gri-gri, © L. Gigout, 2012
Dans la fabrique, grigri contre le "bad eye".


Elle finit par lui poser la question. La réponse fait beaucoup rire Rushana.
– Il dit qu’il ne sait pas s’il y a ou non des tapchanes volants. Mais bientôt, tu feras comme ça, clic, avec le pouce, et le tapchane volera.
Je lui dis qu’il m’est arrivé de voir sur une miniature un tapchane flottant.
– Miniature ! C’est juste painting, quoi ! dit-elle faussement énervée.

De retour à la boutique de tapis, je demande à une jeune fille ce qu’elle pense des tapchanes.
– J’adore. C’est tellement confortable.
– Vous préférez le tapchane ou le chorpoya ?
– C’est quoi un chorpoya ?
– Vous dormez parfois sur le tapchane ?
– Oui, c’est très agréable. On se sent bien et on fait des beaux rêves. Nous en avons deux à la maison, un petit et un grand. Quand j’étais enfant, je dormais sur le tapchane avec ma sœur. Le matin, l’après-midi, le soir, toujours nous étions sur le tapchane avec les parents.
– Comment vous appelez-vous ?
– Oltinoy. Cela signifie “Lune dorée” en ouzbek.
– Lune dorée ! Mon Dieu ! Je partirais volontiers en voyage pour cette lune dorée. Pourquoi riez-vous ?
– Je dois me marier en octobre.
– Vous avez l’air si jeune. Quel âge avez-vous ?
– Dix-sept ans.
Rushana me dira plus tard que son amie s’est effectivement mariée, qu’elle habite dorénavant chez ses beaux-parents et qu’il n’est plus possible de la voir.

Dernier jour à Boukhara. Près de la gare se trouve un bâtiment de style colonial que l’on pourrait prendre pour une maison princière de l’époque élisabéthaine ou le palais d’un maharajah. Sur un des deux tapchanes de la cour se tient une femme avec un enfant. Elle m’offre le thé mais je dois m’excuser car je n’ai pas le temps. Les contrôles à la gare sont dignes de ceux d’un aéroport. Passeport et scannage des bagages. Le train de nuit est un vieux coucou récupéré des russes. Les samovars rouillés sont inutilisables. Nombreux passagers, des corps qui cherchent une position pour un hypothétique confort, et bientôt, de nouveau, la générosité des femmes. Gulmira, professeure d’anglais à Tachkent, rentre de vacances passées dans sa famille. Comme je n’ai qu’un siège incommode, elle me propose de la rejoindre sur sa couchette. Elle m’offre du raisin blanc et des biscuits. Ma voisine d’en face m’offre des toasts à la saucisse. Plus tard, Gulmira me passera un mot : « I wish you great success much happiness. I wisch you health. Your family greater. If you come to Bukhara, you will telephone to me (you’ll call me). I shall help you and interests chorpoya or tapchan in our region have many carpenters to make tapchan. Good night, sir. Have a good journey ! »

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