Le fou qui était sage

Ouzbékistan, Boukhara, Nasreddine Khodja, Yakov Protazanov, capture vidéo, cinéma
Capture vidéo du film Nasreddine à Boukhara (1943) du réalisateur russe Yakov Protazanov où l'on voit Nasreddine installé sur le tapchane d'une chaïkhana de Boukhara.


Tombé dans le bassin en sortant de la mosquée et ne sachant pas nager, l’émir de Boukhara appela à l’aide. Connu comme un homme cruel, pingre et avare, personne ne jugea bon de se déplacer pour l’aider et tous restèrent bien installés sur les tapchanes de la chaïkhana. L’émir promit la moitié de sa fortune en échange de son sauvetage. Mais réalisant aussitôt la portée de l’engagement, il s’employa à repousser tous ceux qui vinrent à son secours. C’est alors que Nasreddine apparut sur son âne. Sortant de sa poche une petite pièce de cuivre, il cria à l’émir : « Cette pièce est à toi si tu viens la chercher. » Le dignitaire parvint miraculeusement à rejoindre la terre ferme pour réclamer son maigre butin. L’homme assis sur son âne rétorqua : « La voilà. Mais comme je t’ai sauvé la vie, c’est à toi de me donner la moitié de ta fortune ainsi que tu l’as promis. » L’émir dut s’exécuter et Nasreddine étant derviche, il distribua tout l’argent aux plus nécessiteux.

Je cite cette histoire de mémoire sans être sûr que la présence des tapchanes fut évoquée dans le texte original. Quoiqu’il en soit, il s’agit d’une des frasques les plus célèbres de Nasreddine Khodja, celle qui fait qu’il est tant aimé à Boukhara et qu’on a dressé sa statue non loin du bassin. L’auteur serait né en 1209 et mort en 1284 à Akshédir en Turquie où l’on peut voir son mausolée. Conteur populaire, spécialiste d’histoires drôles et facétieuses dont la renommée va des Balkans à la Mongolie, il a légué aux littératures turque et persane des centaines d’histoires moralisantes et pleines d’humour où l’absurde et le non-sens sont sans cesse présents. Certaines de ces histoires sont devenues tellement célèbres qu’on ne les raconte plus dans leur intégralité, les gens se contentant par exemple de dire : « Méfie toi de cette affaire, elle ressemble à l’histoire du clou de Nasreddine. »

Le personnage principal des contes se trouve entraîné dans des situations burlesques qui le tournent en dérision. Avare, hypocrite, vaniteux, glouton, vaguement obsédé sexuel, il a tous les défauts et chacun peut s’y retrouver. Selon Jean-Claude Carrière, il est l’homme à la voie rusée, la ruse étant la qualité suprême de l’esprit. Comme le brave soldat Schweik, Till l’Espiègle et Robin des Bois, il fait partie de la famille des héros à l’humour dévastateur qui dénonce les travers des puissants et l’imbécillité des nantis. Plusieurs de ces histoires ont Boukhara pour décor. Le film Nasreddine à Boukhara, réalisé par Yakov Protazanov en 1943, met en images quelques unes de ces histoires. Malgré le noir et blanc, le film laisse se deviner le côté bigarré de la ville. On y voit une foule d’hommes et des chaïkhani bondées, une ambiance de bazar, des discussions passionnées, des bagarres dignes de Cendrars à Rotterdam, des mains qui plongent dans le plov pour en dévorer de pleines poignées, des fumeurs d’opium. Et un émir stupide qui se débat dans le bassin de Liab-i-Haouz.





Supplément photos Boukhara

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