Le pharmacien


Ouzbékistan, Marghilan, Ferghana, Nabijon, Zafar, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Zafar et sa famille dans la maison de son père (Zafar assis à gauche et son grand-père, Nabijon, à droite).


Zafar et son cousin, jeunes étudiants, sont venus me chercher en voiture, une Spark jaune, conduite par leur grand-père Nabijon. Nous voilà partis pour faire le tour de la famille à Marghilan et à Ferghana. La famille appartient à la nouvelle classe moyenne ouzbèke. Ils sont aisés, sans plus. Nous continuons par une fabrique de tapchanes. Rapidement, car Zafar est impatient de me montrer le jardin d’enfants Oltin Balikcha (“Poisson d’or”, titre d’un conte russe). Les jardins d’enfants sont une institution en Asie centrale, un héritage de plus des années soviétiques. Ces crèches disposent en général de beaucoup d’espace de jeux et d’un personnel pléthorique et dévoué. Prévenues de notre arrivée, les nounous nous réservent un bon accueil. À notre entrée dans les salles, les enfants se lèvent dans un bel ensemble pour déclamer en chœur un sonore « Assalom aleykom ! » Je suis enchanté mais je ne comprends pas pourquoi Zafar tenait tant à me conduire ici. Une des nounous me tire par la manche et me conduit dans un coin de la salle où des bambins sont installés sur un joli petit tapchane bleu aux dimensions adaptées à leur taille. Voilà qui me plonge le temps d’un instant dans une disposition d’esprit toute… enfantine.

Le père de Zafar gère un commerce d’alimentation et une pharmacie. La pharmacie est une histoire de famille. Nabijon fut l’un des premiers pharmaciens de Ferghana. Après la visite des deux commerces, il nous conduit dans son bureau, installé dans une maison ancienne où nous retrouvons deux de ses amis. L’un d’eux, un colosse de 66 ans, me broie la main en me saluant d’un air goguenard. C’est lui qui s’est occupé de préparer le plov. Il est le cuistot du petit cercle d’amis qui gravitent autour de Nabijon. Le plov est accompagné de grives rôties et une bouteille de vin miraculeuse fait son apparition. Grenades au dessert. Et pour couronner le tout, Nabijon va me faire goûter une décoction dont il a le secret.
– Un petit verre par jour suffit pour te donner de l’énergie, dit-il en me tendant un verre d’un liquide brunâtre peu engageant.
Mieux vaut boire ça cul sec et ne plus y penser. J’ai droit en sus (je dois avoir l’air bien faible) à une dose de ginseng diluée dans de l’eau chaude. Le pharmacien alors remplit pour moi un petit sac avec les ingrédients destinés à la préparation de sa décoction. Il y a des herbes séchées au goût d’anis, des brindilles des montagnes et quatre sachets contenant une substance bitumeuse sur lesquels il est écrit en russe "Мумие Асил" (Moumié Asil). Je dois faire infuser les plantes dans un litre d’eau portée à ébullition, diluer la substance noire dans un autre litre d’eau chaude et mélanger le tout. À tester cet hiver et lui faire parvenir les résultats.
– Avicenne utilisait déjà cette médecine, m’assure Nabijon. Et Bohodir (il désigne le colosse) en consomme régulièrement.
Je suis sûr d’avoir déjà vu ça quelque part, mais où ? La réponse viendra plus tard, à la relecture de mes notes. C’était à Hazrat-Davoud. Des femmes voulaient me vendre là-bas une résine noire qu’elles appelaient moumiyo. Je trouverai sur Internet que cet excellent produit issu du suintement des falaises rocheuses est connu sous différents noms tels que shilajit (“roc invincible” en sanskrit), asphaltum punjabianum en latin et aussi PürBlack, ce qui lui va bien. Utilisé dans la médecine ayurvédique, il contient 85 minéraux ioniques et soigne 25 pathologies ou déficiences. Je découvrirai plus tard, dans le livre de James Morier Les Aventures de Hadji Baba d’Ispahan écrit en 1828, le mot "moumiaï" dont la similitude avec moumiyo est manifeste. La note de bas de page de la version française stipule : "Poudre fabriquée à partir des restes des momies égyptiennes et qui passait pour avoir les plus grandes vertus. C’est en essayant de s'en procurer que les Vénitiens, au XVIe siècle, entreprirent les premières fouilles archéologiques d’Égypte, dans la région de Sakkara. François 1er lui-même ne voyageai jamais sans sa poudre de moumiaï et sa rhubarbe." (Curieusement, la version originale anglaise se contente d’indiquer : "Antidote in which the Persians have great faith.")

L’après-midi, je suis convié à une partie de pêche. Je déteste la pêche mais ils tiennent tant à me faire partager cet aspect de leurs loisirs que ce serait leur faire insulte de refuser. Nous voilà donc partis, Nabijon, ses deux petits-fils et moi en direction de bassins situés à quelques kilomètres de la ville. La pêche promet d'être fructueuse à en juger par les sauts de carpe qui agitent l’eau. Nabijon est muni d’une canne en carbone. Malgré son air faraud, il n’est pas si habile dans son maniement. Un autre pécheur vient à la rescousse. Ils ne pécheront qu’une ablette que Nabijon remettra à l’eau. À la nuit tombée, nous rangeons le matériel. Nous n’avons rien pêché et il est l’heure de dîner. Près des étangs se trouvent un tapchane et une roulotte qui semble habitée. À l’intérieur, la "table" est mise. La roulotte est aménagée façon tapchane : matelas, coussins, tapis au centre duquel du pain et des salades sont déjà disposés. Nabijon sort une bouteille de vin ouzbek. Le colosse vient nous rejoindre et nous commençons par porter quelques toasts. Moment de rare plaisir. C’est alors qu’arrive, servi par le mystérieux occupant du lieu, un plat de carpes frites croustillantes à souhait. Discussion. La tradition, la famille, sujets qui ne souffrent pas la contradiction, de même que la politique menée par le président. Ils se félicitent d’avoir un président tel que Karimov qui a permis à la région de s’enrichir, et de les enrichir eux-mêmes par la même occasion. Ils restent raisonnablement impassibles lorsque je porte un toast aux femmes et à l’avènement des États-Unis d’Asie centrale.



Ouzbékistan, Marghilan, Ferghana, Nabijon, Zafar, © L. Gigout, 2012
Chez Nabijon (au centre) à Ferghana avec ses amis (le colosse à droite) et ses deux petits-fils (à gauche).
Ouzbékistan, Marghilan, Ferghana, Oltin Balikcha, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Jardin d'enfants Oltin Balikcha (Poisson d'or).
Ouzbékistan, Marghilan, Ferghana, étangs piscicoles d'Alisher, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Tapchane près des étangs piscicoles d'Alisher à proximité de Ferghana.


Déjeuner copieux le lendemain en compagnie des mêmes. Les aînés sont endimanchés car ils reviennent d’un plov matinal pour raison de fête nationale. Avant mon départ, Zafar veut me montrer son école. Il tient à me présenter Dilora, une gamine de 15 ans convoitée par son cousin. Dilora est ambitieuse. Elle sera diplomate. Quant au jeune cousin, elle le considère comme une copain de classe, sans plus. Dernier tour en ville en compagnie de toute la bande. Nabijon me montre les bâtiments de style colonial, la résidence du gouverneur russe et les immeubles administratifs de l’avenue Al-Farghoni. Il me conduit ensuite dans un cimetière. Un cimetière ?
– Regarde, me dit-il, en désignant une vieille tombe abandonnée.
Je lis la stèle rédigée en français : "Ci-gît Joseph Martin, explorateur en Asie centrale. Décédé le 11 mai 1892 à l’âge de 36 ans."
– Tu le connais ?
– Pas du tout, dis-je un peu honteux.
– C’était un grand explorateur. Il est très connu ici. Une rue porte son nom.

Adieux. Accolades obligatoires. Je quitte une fois de plus des gens admirables d’hospitalité et de gentillesse. Le colosse profite de cet instant d’empathie pour agripper à pleines pognes la peau de mon dos histoire de me montrer combien il m’apprécie. À mon retour en France, je n’oublierai pas d’entrer le nom de Joseph Martin dans le moteur de recherche de mon navigateur Internet.



Supplément photos Ferghana

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