L’ébéniste, le peintre et le philosophe


Tadjikistan, Douchanbé,  Maison des Peintres, Farruck Negmat-Zade, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Filles sur un tapchane, peinture de Farruck Negmat-Zade, 2012.


L’atelier de Saïd est une grande pièce située au rez-de-chaussée d’un immeuble ancien. L’endroit sent le bois. Tous les outils de l’ébénisterie sont là, bien rangés dans leur porte-outils. Aux murs sont accrochés des esquisses, des profils de motifs floraux, des disques de meules, des objets divers qui forment un ensemble hétéroclite et suggestif. Deux vieux établis cabossés, un divan et des fauteuils issus de récupération pour tout mobilier. Une sorte de chapiteau joliment sculpté est suspendu au plafond. Dans le miroir ovale d’une petite armoire métallique apparaît le portrait d’une femme indigène qui ressemble à une hétaïre éthiopienne, une main sur les hanches et l’autre derrière la tête. Je suis accompagné de la responsable de l’association culturelle Art colony. Lola parle avec volubilité. C’est une femme vive, presque exaltée, qui s’adresse à Saïd en russe avec passion. Quand nous sommes arrivés, ce n’était qu’effusions, exclamations et rires. Saïd, avec qui elle semble avoir une grande complicité, est tout son contraire. La cinquantaine grisonnante, barbichette, douceur. Il s’excuse pour le désordre et nous sert des pirojki fourrés à la pomme de terre.
– Les motifs, dit-il, viennent de l’ancienne Samarcande, à l’époque de la Sogdiane, au 6e siècle. On trouve des spirales, des formes empruntées à la nature ou des figures géométriques.

L’islam proscrit l’idolâtrie qui est le fait d’ériger des statues de divinités qui rivaliseraient avec Dieu. C’est pourquoi le développement des arts en terre d’islam privilégie la calligraphie et favorise une esthétique de stylisation. Dans l’architecture et dans la décoration, les arabesques et les motifs géométriques vont s’imposer en Asie centrale aux influences persanes, chinoises et turques. L’arabesque dérive de la stylisation du motif végétal. Le motif géométrique est hérité du rayonnement des mathématiques à l’époque d’Avicenne, d’Oulough-begh et d’Al-Khorezmi, le père de l’algèbre avec Diophante d’Alexandrie. On trouve ces motifs sur les façades et les plafonds des immeubles, les services à thé, les étoffes, les tapis, le mobilier, et dans une moindre mesure sur les tapchanes. Claire Martin, dans son joli ouvrage Motifs d’Asie centrale, a recensé neuf motifs : rosace, corne de bélier, pied d’éléphant, frise, etc. Beaucoup de ces motifs sont utilisés pour le tissage et la broderie d’étoffes telles les suzani et dans l’architecture des monuments historiques. Les tapchanes, comme le reste du mobilier, se trouvent embellis sous la main d’habiles ébénistes de figures qui diffèrent selon le lieu où l’on se trouve, les exigences des clients et leur fortune. L’artisan ne dispose que de peu de surface pour s’exprimer. Les pieds sont composés de parties droites et de parties tournées ou, plus simplement, d’une partie droite avec une boule sur le sommet. Le façonnage se fait à la main avec l’aide d’une gouge et d’un ciseau à bois, la pièce de bois étant prise dans un tour.
– Les motifs ne sont jamais répétés à l’identique, précise Saïd. J’essaye de combiner le style traditionnel avec un style plus moderne. À propos du mot “kat”, pour enrichir votre terminologie, sachez qu’on utilise aussi le mot aïwane quand il y a des colonnes et un dais. On trouve aussi le mot chafkhan dans le sud du pays.

L’atelier de Farrukh se trouve dans la Maison des Peintres. L’état, propriétaire de l’immeuble, octroie le local gratuitement, seules les charges restant dues par l’occupant. Dans les peintures de Farrukh, les personnages sont esquissés sans pour autant devenir abstraits, les couleurs sont douces, faites de touches délicates, l’atmosphère est séraphique. Il dessine devant moi deux filles sur un tapchane avant d’esquisser des variations sur ce thème.
– C’est les Turcs qui ont inventé le tapchane, affirme le peintre.
Il n’en dira pas plus. Farrukh me propose de faire de son dessin un tableau. Les jeunes filles seraient de dos, en train de rêver, le visage tourné vers le lointain. Le tableau qu’il me fera parvenir quelques mois plus tard sera tout autre.



Tadjikistan, Douchanbé, Saïd, ébéniste, © L. Gigout, 2012
Outils dans l'atelier de Saïd, artiste ébéniste à Douchanbé.
Tadjikistan, Douchanbé,  Maison des Peintres, Farruck Negmat-Zade, © L. Gigout, 2012
Le peintre Farruck Negmat-Zade dans son atelier de la Maison des Peintres.


– Le tapchan (il prononce le mot en utilisant la voyelle nasale finale "an"), commence Sokiboy que je rencontre à l’Université de Pédagogie où il enseigne la philosophie, est omniprésent chez les Ouzbeks et les Tadjiks. Dans les jardins, les mahalla et les chaïkhani. Les aksakals s’installent sur les kurpachaho pour boire le thé et tenir conseil. Ils passent beaucoup de temps ainsi, à discuter des problèmes, et même, parfois, à les résoudre ! Les questions qu’ils se posent ne sont pas d’ordre politique mais éthique. Leur avis est très respecté. Le tapchane est un lieu de sagesse. Auparavant, les tapchanes étaient de simples terrasses en terre séchée ou en pierre. Dans les villages, il y a des tapchanes dans toutes les maisons. On bavarde, on rêve en regardant la lune et les étoiles. Le temps s’arrête. Le tapchane est un lieu poétique. Pour les mariages, on installe parfois jusque vingt tapchanes dans le jardin. Les invités y prennent place pour manger des gâteaux et boire du vin. Le tapchane est un lieu festif. Il est lié aux plaisirs de la table. Il n’y a rien de mieux qu’un bon plov sur le tapchane par une douce journée de printemps. Il est lié au plaisir de la discussion et de la séduction. Au plaisir du repos et à la volupté. Le tapchane est objet épicurien.



Tadjikistan, Douchanbé,  mosaïque, © L. Gigout, 2012
Musique et danse, mosaïque à Douchanbé, 2006.


Supplément photos Douchanbé

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