Les mots pour le dire

Ouzbékistan, Samarcande, tapshan, tapchane, rue Aboulouïs Farobi, © L. Gigout, 2012
Samarcande, rue Aboulouïs Farobi.



J’ai rendez-vous avec Gulmira, la jeune professeure d’anglais rencontrée dans le train de nuit au départ de Boukhara. Elle m’entraîne dans trois différents endroits où elle sait trouver des tapchanes : Damaryk dans la banlieue de Tachkent, la chaïkhana Kouk Saray et la cascade Sharshara. Je me livre avec elle à un examen de l’appellation adéquate de l’objet que je me suis obstiné à désigner sous le terme de tapchane tout au long de mon voyage. Qu’en est-il vraiment ?

Tapchane est un mot connu par les dictionnaires russes qui lui donnent pour traduction châlit ou chevalet-lit. Mais quelle en est l’origine ? Turcique, trouverai-je dans un dictionnaire étymologique. Ou plus exactement mongolo-tatare. Sanskrit, trouverai-je également sur le site Internet du restaurant russe ТАПЧАН de Moscou, lequel prétend par ailleurs que c’est ainsi que s’appelait l’endroit sous le figuier où le Bouddha a atteint l’illumination. Affirmation qui me laisse perplexe. Pour certains Tadjiks, le mot tapchane désigne une terrasse. Les Ouzbeks utilisent le mot seuri et les Tadjiks le mot kat. Dans le livre Nuit de Tchulpan, traduit de l’ouzbek par Stéphane A. Dudoignon, le mot litière apparaît dès les premières pages. Il est repris dans le glossaire comme la traduction du mot seuri avec la définition suivante : "Grande litière de bois posée sur quatre pieds où l’on prend les repas et où l’on passe les nuits d’été." Mais, quelques pages plus loin, c’est sur le kat que la jeune Zelbi reçoit sa visiteuse pour lui confier ses secrets. Dans une correspondance ultérieure, Stèphane Dudoignon me proposera le terme provençal de "radassièrer. "Historiquement, écrira-t-il, ces sortes de litières où l’on peut se vautrer (se radassa) sont une adaptation du divan ottoman, qui était beaucoup plus profond que sa déclinaison moderne."

Le mot kat vient de kad, m’avait dit Hilola à Khodjent, qui signifie endroit où les gens vivent. Le nom de la ville de Penjikent vient de penji (cinq) et kad. Penjikent compte donc cinq "maisons" : la citadelle, la place principale, la banlieue, la garnison militaire et la nécropole. Le mot kat me fait penser que chats et tapchanes font certainement bon ménage. Existe-t-il un meilleur endroit pour s’étirer et s’adonner au sommeil paradoxal en ronronnant ? J’ai également souvent entendu le mot chorpoya, qui vient du persan où chor signifie quatre et poya pied. René Cagnat utilise quant à lui le mot ouzbek soupa et tchorpor en tadjik, dont il précise qu’il s’agit d’une estrade en bois. Mais il se sert également du terme aïwane, pour désigner la plateforme en bois couverte de tapis et de coussins où sont pris les repas dans un restaurant. Hayat avait précisé que l’aïwane était, selon lui, un seuri pourvu d’un toit porté par des colonnes. On m’a dit qu’il y avait aussi le mot russe karavot mais que tous ces mots ne désignaient pas la même chose et que ce n’était pas seulement une question de langue. Que le tapchane était pour les riches et le chorpoya pour les pauvres, qu’un tapchane sans accotoir était un chorpoya, que le seuri était lié à la présence de la rivière, qu’il était forcément en bois, plus riche et plus beau que le karavot qui est plus grand alors que le tapchane est un lit pour une seule personne. Que le tapchane était réservé pour la chaïkhana où il pouvait atteindre vingt mètres de long. Par ailleurs, soupa n’était-il pas lui-même, comme l’avait affirmé Mourodkhon, cousin du stoupa, le petit édifice des bouddhistes ? Et le chorpoya un cousin du tcharpaï, le lit d’Ulysse ?

S’il faut croire le Musée des Arts décoratifs, il conviendrait d’utiliser le mot sofa. Consultons le Dictionnaire des mots français d’origine arabe, turque et persane de Salah Guemriche. Nous trouvons que le mot français sofa, qui désigne un canapé à joues pleines, est un mot d’origine turc lui-même emprunté à l’arabe, langue dans laquelle il désigne une banquette. Les Turcs ont fait de cette banquette une estrade recouverte d’un tapis, ce qui permet à Théodore Spandounes de raconter la chose suivante dans un récit écrit en italien et publié en 1538, La Généalogie du grand Turc : "C’est Suleiman [Soliman le Magnifique] qui introduisit le style chrétien qui consistait à utiliser des tables et des chaises et à faire de grands repas de cérémonie. Normalement, ils [les Turcs] s’asseyaient sur le sol, les jambes croisées comme les tailleurs, avec des coussins en soie et autre matière. Les seigneurs et la petite noblesse s’asseyaient sur ce qu’ils appelaient un soffa." Mais il pourrait tout aussi bien s’agir d’une ottomane.

Seuri, kat, tapchane, chorpoya, karavot, soupa, sofa, aïwane, châlit, radassière, quel mot générique utiliser ? Sofa étant déjà pris en français et châlit et radassière évocateurs d’un usage inadéquat selon l’idée que je me fait de cet objet idéal, j’ai choisi d’en rester au mot tapchane, avec son attaque dure comme le bois du noyer et son coda doux comme le bolish. D’ailleurs, Gulmira, qui me presse maintenant pour que je l’accompagne dans une boutique de mode, est d’accord avec moi.


Tableau récapitulatif des différentes appellations en usage. Rappelons que la langue tadjike est un dialecte iranien qui s’écrit à l’aide de l’alphabet cyrillique et que l’ouzbek est issu de la langue turque et qu’il s’écrit maintenant à l’aide de l’alphabet latin. Les substantifs issus du tadjik ont fait l’objet d’une transcription phonétique en caractères latins.

Appellation
Origine du mot
Désignation
Chorpoya
Persan (chor=quatre, po=pied)
Utilisé en tadjik et en ouzbek
Plateau + accotoirs sur 2 ou 3 côtés. Le mot est présent dans l’urdu sous la forme charpoy où il désigne un châlit de sangles tressées
Seuri, seurikhona
Ouzbek
Plateau simple sans accotoir, idem avec rideaux.
Kat
Tadjik
Large lit en bois.
Aïwan (ayvon)
Persan
utilisé en tadjik et en ouzbek
Désigne un palais, un porche monumental, mais aussi un auvent (jolie similitude phonétique), ce qui le qualifie pour désigner le tapchane dans sa version la plus aboutie, composé d’un plateau, de quatre colonnes et d’un toit. Un petit palais ?
Soufa (sofa)
Arabe (banquette) et turc (estrade recouverte d’un tapis). Le mot serait-il lié au stoupa (mot qui vient du sanskrit où il désigne à l’origine un tumulus) comme le prétend Mourodkhon, pour passer ensuite du sanskrit à l’arabe, puis au turc et au français ?
Terrasse en terre ou en pierres. Le substantif est utilisé au Musée des Arts décoratifs de Tachkent pour désigner le tapchane exposé. C’est donc le mot qui convient en Ouzbek pour désigné le tapchane classique.
Tapchane
Turcique (mongolo-tatar) entré dans la langue russe
Châlit selon la traduction du russe.
Karavot
Du russe où il désigne un lit
Utilisé parfois pour désigner un tapchane.



Inde, Rajasthan, Samode, Samode Bagh, charpoy, © L. Gigout, 2017
Vous avez dit "charpoy" ? Ici en Inde, dans le complexe hôtelier Samode Bagh à Samode, Rajasthan en mars 2017.

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