Les origines

Ouzbékistan, Kokand, palais de Khodayar Khan, Women Party, © L. Gigout, 2012
Photo intitulée Women Party, non datée, palais de Khodayar Khan à Kokand.
Ouzbékistan, Samarcande, observatoire Ulug Beg, ministuare, Amir Timur et ses neveux à l'occasion de leur mariage à Konigil en 1404, © L. Gigout, 2012
Miniature exposée à l'observatoire Ulug Beg à Samarcande représentant Amir Timur et ses neveux à l'occasion de leur mariage à Konigil en 1404.
Ouzbékistan, Tachkent, Musée des Beaux-Arts, R.A. Akhmedov, Maternité, © L. Gigout, 2012
Maternité, peinture de R.A. Akhmedov (1962) au musée des Beaux-Arts de Tachkent.


Il y avait donc des tapchanes à la cour de Soliman au 16e siècle. Rappelons que Soliman présida à l’apogée de la puissance économique, militaire et politique de l’Empire ottoman. Si l’Asie centrale n’a jamais fait partie de l’Empire ottoman, elle en est le berceau. La tribu d’où est issue la dynastie ottomane appartient à la branche oghouze des Turcs venue d’Asie centrale, soit en même temps que les Seldjoukides, soit probablement un peu plus tard, poussée vers l’Ouest par les Mongols, au début ou au milieu du 13e siècle (Robert Mantran, Encyclopædia Universalis).

Revenons à Samarcande. Mourodkhon m’avait parlé du trône de Tamerlan. J’étais retourné dans le mausolée Gour Emir édifié par Tamerlan en 1404. Sous un dôme de plexiglas bleuté se trouve un socle en marbre dont les flancs sont gravés de motifs floraux. J’essayais de me représenter le souverain, assis les jambes croisées, dominant son auditoire sur son monolithe symbole d’éternité. Sur les miniatures d’époque, on le voit installé sur différentes sortes de plates-formes, objets de toute évidence assez répandus à la cour. Ruy Gonzáles de Clavijo, que nous avons déjà évoqué, raconte ceci : "Jeudi 9 octobre, Khanzada, l’épouse la plus importante de Mîrân Châh, fils aîné de Timour Beg, donna une grande fête à laquelle elle nous demanda d’assister. Les réjouissances eurent lieu dans l’enceinte et sous la belle tente qui lui appartenait. En approchant des tentes, nous vîmes qu’on avait disposé sur le sol de nombreuses jarres pleines de vin. On nous fit avancer jusqu’à Khanzada, qui se trouvait sous un parasol. Elle nous désigna une estrade pour nous asseoir. Elle était accoudée sur trois ou quatre coussins installés sur son estrade et, devant elle, des dames étaient assises."

Dames, vin, on observera au passage que la vie à la cour de Timour était assez réjouissante. Pas de réjouissance sans hommes soûls, disait la tradition ! Entre autres réjouissances, signalons également que Timour aimait aussi faire construire des minarets de crânes et qu’il était adepte du meurtre à répétition assorti d’une cruauté raffinée. Celui qui est actuellement le héros national des Ouzbeks n’avait rien à envier à Gengis Khan en matière de destruction massive. Mais laissons là les frasques funestes du Boiteux et retenons qu’à son époque, l’estrade pourvue de coussins existait à la cour et était utilisée pour les agapes. Les miniatures ne montrent pas le socle en marbre mais une sorte d’estrade, réservée au Prince, sur laquelle il prend place comme sur un trône, pour entendre les doléances de ses sujets, rendre sa justice et discuter des affaires courantes avec ses dignitaires. On voit également dans les miniatures anciennes coexister plusieurs sortes d’emplacements ayant pour destination le repas, la collation, la réunion avec les proches et les amis. C’est le lieu de la manifestation de l’hospitalité. On peut distinguer les modèles suivant : le tapis posé à même le sol, la terrasse en terre ou en pierre, le plateau surélevé en bois, le plateau avec accotoir, l’estrade avec colonnes et couverture qui se rapproche du kiosque ou du lit à baldaquin.

Dans L’Empire des Steppes, René Grousset cite Song Yun, un moine bouddhiste du 6e siècle envoyé à la recherche de textes sacrés et qui décrit ainsi les nomades : "Ils ne demeurent pas dans des villes ; c’est dans un camp mobile qu’ils ont le siège de leur gouvernement. Leurs habitations sont en feutre. Ils se déplacent à la recherche des eaux et des pâturages, se rendant en été dans les endroits frais, en hiver dans les cantons tempérés. Leur roi fait dresser pour lui une grande tente de feutre qui est un carré de quarante pieds de côté ; tout autour les parois sont faites de tapis de laine. Il porte des vêtements de soie ornée. Il est assis sur un lit d’or dont les pieds sont constitués par quatre phénix d’or." Les tribus nomades ont longtemps caractérisé le peuplement de l’Asie centrale. Jusqu’au 16e siècle, le nomadisme était majoritaire. À partir de ce moment, le processus de fixation s’accéléra, favorisé par une agriculture de plus en plus sédentaire. Les groupes nomades persistèrent pourtant et l’on trouve encore des yourtes dans les steppes du nord et dans les montagnes kirghizes où la tradition du nomadisme demeure très vive. Quel rapport avec le tapchane ? Chez les nomades, où le mobilier était réduit à sa plus simple expression, les repas se prenaient à même le sol. Le tapis servait à désigner cet endroit. Les miniatures montrent que ce marquage a été conservé par les populations sédentarisées et qu’il prend la forme d’une surélévation dans la cour du khan. D’abord pleine, la surélévation a été remplacée par un plateau, comme le soulignait Mourodkhon, pour répondre au besoin de confort apporté par l’utilisation du bois et la circulation de l’air.

Enfin, il convient de noter que l’on trouve dans tout le monde oriental et asiatique une installation de même nature qui prend des formes différentes selon les régions. Il m’a ainsi été donné de voir, dans une famille vietnamienne de Hué chez laquelle je séjournais, une grande plateforme en bois laqué incrusté de nacre et à pieds galbés caractéristiques du mobilier chinois. Ce meuble, réservé à l’aïeule qui s’y allongeait encore parfois, servait autrefois aussi bien de table que de lit. Dans les villages du Laos, on trouve souvent des tapchanes rustiques dont l’usage est identique. Mais c’est en Asie centrale que le tapchane s’est développé au point de faire partie des équipements indispensables à la maison et de participer à l’art de vivre local. Ciselé par les meilleurs artisans, il est devenu une pièce de choix. Pourtant, les touristes le remarquent rarement. Ils se souviennent des monuments grandioses, des spectacles folkloriques, des céramiques, des tapis, des suzanis, des soieries ikatées, des repas et de la chaleur, mais pas du tapchane. Quant à moi, il a fallu l’intervention de mes filles pour je voie en lui le résumé d’un art de vivre sensuel et délectable. Que disait le philosophe de Douchanbé à cet égard ? Accueil, sagesse, poésie, épicurisme. Quatre mots, quatre pieds qui se heurtent à des réalités moins angéliques mais les civilisations ne sont-elles pavées d’insondables contradictions ?



Archaïques, les grands sofas d'Asie centrale ? Ce "Cay sofa" du designer suisse Alexander Rehn, avec ses lignes résolument contemporaines, ne s'inscrit-il pas dans la continuité du concept ?

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