Nafisa

Ouzbékistan, Samarcande, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Parents de Nafisa dans leur maison du quartrier Motrit à Samarcande.


Retour à Samarcande où nous sommes attendus par les parents de Nafisa pour le déjeuner. Nafisa a quitté l’Ouzbékistan pour la France il y a dix ans afin d’y effectuer des études magistralement menées. Elle a agi comme beaucoup de jeunes gens de son âge, partis à l’étranger après le bachelor (bac+3) devant l’impossibilité de trouver sur place un enseignement de qualité. Il faut parfois bakchicher cher pour entrer dans une université d’État où l’on peut acheter un diplôme qui se trouve ainsi dévalorisé. Ces jeunes parlent souvent deux ou trois langues locales issues de groupes ou familles différents (ouzbek, russe, tadjik) et une étrangère (anglais, français ou allemand). Ils partent en Europe, au Canada ou aux États-Unis. Plus rarement en Russie, pays pourtant de proximité linguistique. Mais la Russie est avant tout, pour les hommes et les femmes des pays d’Asie centrale, une terre où ils ne se rendent que par nécessité et sans gaîté de cœur. Après l’Indépendance, devant les difficultés économiques, ils sont partis par centaines de milliers pour y chercher un emploi souvent dur, dangereux et sous-payé, ne nécessitant aucune qualification, les femmes travaillant le plus souvent sur les marchés des grandes villes dans des conditions difficiles. Contribuant par leur travail à la subsistance de leur famille ou restées seules au pays à gérer la maison, celles-ci participent de fait à la remise en cause des rapports de pouvoir traditionnellement patriarcaux. Si les migrants du travail considèrent leur situation comme provisoire et finissent par revenir au pays, la plupart des étudiants partis dans les pays occidentaux ne reviendront pas, ce qui n’est pas sans poser, à terme, le problème des élites dans leur pays d’origine. La décision de partir est renforcée, chez les filles, par la volonté d’échapper à la tradition du mariage arrangé dès 20 ans et au confinement familial qui en résulte. Faire le grand voyage nécessite de leur part un fort caractère et beaucoup de courage.

Les parents de Nafisa habitent dans un quartier appelé Motrid. Le nom est une référence à Madrid, de même que l’on trouve, au nord de Samarcande, quand on prend la direction du lac Aydar-Kul, un village nommé Farij. Cette toponymie vient de l’époque où Tamerlan fit venir des artisans européens pour construire ses palais. La maison est traditionnelle. L’intimité de la vie familiale est assurée par le mur qui ferme la propriété. Les bâtiments, appartements et dépendances sont disposés autour d’une aire qui comporte un puits et un potager. Autrefois, une vache répondant au doux nom de Macha y paissait attachée à son piquet. Nafisa la conduisait pâturer dans un pré qu’ils avaient sur les bords du Zeravchan. Le tapchane est la première chose que l’on voit quand on arrive. Il est installé dans l’entrée, à l’abri du soleil impitoyable en août. C’est un tapchane sobre, en bois, avec le tapis et les kurpachalar sur lesquels ont pris place les parents de Nafisa. La manière de s’installer sur le tapchane mérite qu’on s’y arrête. Il est impératif de se déchausser comme on le fait avant d’entrer dans une pièce de la maison pour préserver les tapis et ne pas introduire à l’intérieur les saletés du dehors. On s’assoit en tailleur, les talons sous les fesses ou les jambes repliées sur le côté. Cette posture m’est peu confortable, mais je m’efforce de m’y adapter en optant pour le compromis que constitue la position semi allongée parfois adoptée par les hommes.
– D’aussi longtemps que je me se souvienne, dit le père de Nafisa, il y a toujours eu un tapchane à la maison. Celui-ci est récent, il a été acheté chez un artisan. On le met à l’abri durant l’automne et l’hiver. Autrefois, on les faisait soi-même, avec des briques et quelques planches. Ceux-là pouvaient rester à l’extérieur toute l’année.


Supplément photos Samarcande

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