Och

Kirghizistan, Och, Alimbek Datka Square, © L. Gigout, 2012
Och, Alimbek Datka Square.

Kirghizistan, Och, © L. Gigout, 2012
Motif sur la façade du Bureau d'Enregistrement des Mariages ! rue Kurmanjan-Datka.
– Tout a commencé par une bagarre dans un restaurant, m’avait dit Dariya dans l’avion. Och a été le théâtre de violents affrontements interethniques durant l’été 2010. Un vent de folie a soufflé sur la ville et les Kirghizes s’en sont pris à la minorité ouzbèke. Bilan : des centaines de victimes et 2000 maisons incendiées. Des milliers d’Ouzbeks se sont enfuis en Ouzbékistan. Tachkent a annoncé avoir recueilli dans son Ferghana plus de 100 000 réfugiés. Nombre d’entre eux sont revenus après que les autorités kirghizes et ouzbèkes les en aient fortement encouragés. Pour qu’une simple bagarre dégénère en une telle folie meurtrière, les antagonismes latents devaient être puissants.

René Cagnat établit un lien entre ces événements et la peur ancestrale que le Kirghize inspire aux Ouzbeks. Il incarnerait le “Maudit” (titre donné à Gengis Khan par le monde islamique alors que celui-ci ambitionnait de devenir une sorte d’empereur d’Islam et de sultan légitime) et serait considéré comme un rapace. Dariya avait laissé entendre qu’il y avait eu manipulation. Le pays était en crise depuis le début de l’année 2010. Problèmes économiques, corruption et népotisme du président d’alors, les troubles avaient été tels qu’un gouvernement provisoire avait été mis en place, obligeant le président à quitter le pays. Le nouveau gouvernement avait entrepris la révision de la Constitution et proposé de faire du Kirghizistan une république parlementaire. Le sud du pays, principal fief du président déchu, s’était montré réticent à accepter les changements décidés dans le nord. Les rumeurs ont prétendu que des proches de l’ancien régime étaient derrière les émeutes à Och et à Djallalabad. Toujours est-il que l’armée n’est pas intervenue.
– Les affrontements se sont arrêtés d’eux-mêmes faute de réelles revendications, avait continué Dariya. Le calme est revenu. Mais ma ville n’est plus la même. Avant, on dansait tous les soirs sur la place devant le Musée d’Histoire. Maintenant, il n’y a plus personne dans les rues une fois la nuit tombée.

Du haut du piton rocheux qui domine la ville, la vue est panoramique à 360 degrés. L’endroit s’appelle “Trône de Salomon” en l’honneur de ce roi-prophète qui aurait passé une nuit sur place, mais les gens d’ici l’appellent aussi Dom Baboura. Babour fut roi d’un Ferghana dont Och faisait partie. Il fit construire la mosquée qui se trouve sur le sommet de cette montagne. C’est un lieu de pèlerinage prisé et tout au long de la journée des gens de tout âge y accèdent. Les femmes qui désirent un enfant le fréquentent car, vu sous un certain angle, il dessine les contours d’une femme enceinte. Du haut du piton, la ville est peu reluisante, étouffée dans une brume de pollution. Elle sera pourtant une des plus plaisantes que j’aurai pu visiter durant mon périple. Il me semble que les mœurs y sont plus libres que dans les autres régions. Avec ses promeneurs, ses amoureux dans les parcs, ses filles en jupe courte indifférentes au chant du muezzin, ses airs de fête permanente, peut-être cherche-t-elle à exorciser son passé douloureux. Mais si ce n’est pas le no man’s land décrit par Dariya, c’est pas Paname non plus. Le soir, seuls quelques restaurants sont ouverts. Je choisis par curiosité un restaurant italien proche de l’hôtel et dont le bruit me réveille chaque nuit à deux heures du matin. Fauteuils profonds, décoration sobre, bar bien garni. Pas grand monde à l’heure où je m’y rends. Un groupe de filles, un jeune homme qui s’envoie des vodkas-Redbull sans discontinuer alors que sa compagne le regarde avec une expression consternée et quelques fêtards très excités, fumant le narguilé et buvant bière, coca et cognac. Ma pizza est délicieuse. L’ambiance se cherche dans un curieux mélange de musique locale et d’électro. Parfois, un invisible DJ prend la parole. Le son varie, allant du normal à l’insupportable. Un vaste espace laissé libre entre les fauteuils et le bar doit faire office de piste de danse quand est venue l’heure de s’agiter. Cette nuit, de nouveau, je serai réveillé par le son agressif émanant du restaurant.

Le grand bazar Jayma est une ville dans la ville, constitué principalement de conteneurs métalliques recyclés en dépôts et en échoppes. Quantité de kalpaks (haut chapeau en feutre blanc et liseré noir) et de produits importés de la Chine voisine. Dans des hauts parleurs invisibles, une voix féminine douce et monotone, parle en continu. Comme la plupart des grands bazars, il est divisé en quartiers corporatifs. Il y a le quartier des forgerons, celui des ferblantiers et celui des menuisiers. Je finis par rencontrer un fabricant de tapchanes. Il s’appelle Mirzohit et officie rue Matrosova. Il peut me faire un tapchane pour 500 ou 600 dollars. Ses tapchanes sont basiques, pas de fioritures, sobriété suédoise.
– Je t’envoie les pièces et tu le montes toi-même, me dit-il.




Kirghizistan, Och, bazar Jayma, Mirzohit, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Magasin d'un artisan (Mirzohit) dans le bazar Jayma à Och.

Meeting devant le bâtiment de l’administration locale où se trouve encore la statue de Lénine. Toujours cette histoire de mine d’or. Dans le parc qui s’étend le long de la rivière Ak-Buura, une quinzaine d’hommes et de femmes sont installés sur un tapchane. Au milieu, un amoncellement de nourriture et de boissons. Ils m’interdisent de les prendre en photo. Mais le plus souvent, les gens me répondent favorablement et n’hésitent pas à prendre la pose.



Kirghizistan, Och, rue Aytiev, chaïkhana Aydap-Ata, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Femmes sur un tapchane de la chaïkhana Aydap-Ata, rue Aytiev.
Kirghizistan, Och, rue Lénine, café Bayana, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Café Bayana, rue Lénine.
Kirghizistan, Och, Trône de Salomon, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Famille sur un tapchane au pied de la montagne du Trône de Salomon.
Kirghizistan, Och, bibliothèque Toktogula, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Kiosque-aiwan  à côté de la bibliothèque Toktogula.
Kirghizistan, Och, square Alimbek Datka, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Homme endormi, square Alimbek Datka.


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