Omar Khayyam

Ouzbékistan, Samarcande, Omar Khayyam, miniature, © L. Gigout, 2012
Moment de rendez-vous. Miniature à l'observatoire Ulug Beg à Samarcande, XVe siècle.

Il me paraît inconcevable de quitter Samarcande sans évoquer l’auteur des Robâiyât. Dans son livre Samarcande, publié en 1988, Amin Maalouf fait vivre Omar Khayyam dans cette ville alors joyau du monde arabe. Dans l’Orient du 11e siècle, le poète est tantôt acclamé pour son éloquente érudition, tantôt menacé pour sa poésie impie. À Samarcande, il aurait écrit ses quatrains dans un livre tenu secret pour éviter de froisser les susceptibilités religieuses. Né au nord-est de l’Iran, Khayyam, dont le patronymique signifie “fabricant de tentes”, a bien voyagé à Boukhara, où il a rencontré Avicenne qui devint son maître, et à Samarcande en 1070, où il écrivit les Démonstrations de problèmes d’algèbre qui traite des équations cubiques. Faut-il croire l’historien Rashid-ed-Din de Hamadân, auteur au début du 14e siècle d’une histoire universelle qui prendra rang parmi les chefs-d’œuvre de la littérature historique mondiale, quand il raconte qu’Omar Khayyam, alors étudiant à Nichapour, accepte un pacte proposé par un de ses deux amis ? Le premier des trois qui aura les faveurs de la fortune soutiendra les deux autres. Lorsque l’un des trois amis devient Premier Ministre, Omar demande protection afin de pouvoir mener ses recherches à l’abri du besoin. Hassan, le troisième ami, demande à être introduit à la cour. Les vœux sont exaucés mais Hassan complote dans l’espoir de prendre la place de son protecteur. Découvert, il est renvoyé. C’est alors que celui qu’on appellera “Le Vieux de la Montagne” fonde l’ordre ismaélien des Haschischins, les mangeurs de haschisch, par lequel ils cherchent l’extase. Mais c’est par la manière dont ils se font un devoir sacré de mettre à mort les “Ennemis de la Vérité” qu’ils se font connaître. “Haschischin” deviendra “Assassin” sous la plume des chroniqueurs des croisades que la seule évocation de ce nom faisait trembler de terreur. Le docteur Moreau ne manquera pas d’humour en créant, en 1844, quai d’Anjou sur l’Île Saint-Louis à Paris, le Club des Haschischins voué à l’expérimentation des drogues, lieu fréquenté par Charles Baudelaire lors de l’écriture des Fleurs du mal.

Omar Khayyam a cultivé toutes les sciences importantes de son époque : les mathématiques, la physique, l’astronomie, la philosophie et la médecine, domaines dans lesquels il a atteint le plus haut degré d’érudition. C’est lui qui introduisit l’année bissextile dans l’ancien calendrier persan. Il est considéré comme l’un des plus grands mathématiciens du Moyen-Âge mais c’est comme auteur de poèmes épigrammatiques appelés Robâiyât (Quatrains) qu’il est connu. « Probablement d’origine persane, le ruba-’i se compose de quatre vers, construits sur un rythme unique ; le premier, le second et le quatrième riment ensemble, le troisième étant un vers neutre. Du fait de la brièveté du quatrain, le poète est tenu de présenter sa pensée sans avoir recours à la moindre fioriture. » (Mohammad Hassan Rezvanian, Encyclopædia Universalis).

« L’existence de cet homme, écrit Khosrow Varasteh dans une publication de l’Administration Générale des Beaux-Arts de Téhéran en 1957, fut partagée entre la soif de tout connaître et le désir ardent de tirer le plus de profit possible de cet instant fugitif qu’est la vie, d’en extraire l’essence, ses seules réalités, ses joies précaires, l’amour, le vin, la musique, les roses, la lune sur une terrasse [c’est moi qui souligne], un champ fleuri, le vent parfumé du matin… Il fut honoré et respecté comme savant mais détesté et banni comme philosophe et poète, surtout par les théologiens. » On a dit de lui qu’il était soufi, ésotérique, qu’il se disait infidèle mais croyant. Je préfère me ranger du côté de ceux qui voient en lui un hédoniste sceptique et tolérant. Et un usager régulier du tapchane, que Khosrow Varasteh appelle “terrasse” faute d’un mot plus approprié en français. C’est pourquoi Omar Khayyam a sa place sur le tapchane d’honneur. Je donne en mille que les dimensions de ce meuble, qui lui confèrent son harmonie, son confort et son aptitude au bien-être et qui le font s’insérer de manière idéale dans la maison, induisant pour ses usagers un sentiment élevé, découlent des calculs du mathématicien poète. Qui saura me dire quel est son nombre d’or ?

Au printemps, je vais quelquefois m’asseoir à la lisière d’un champ fleuri.
Lorsqu’une belle jeune fille m’apporte une coupe de vin, je ne pense guère.
Si j’avais cette préoccupation, je vaudrais moins qu’un chien.
Robâiyât XXV, traduction Franz Toussaint, édition d’Art H. Piazza,1924.

Saad, le pomiculteur, m’avait soutenu que si Omar Khayyam parlait beaucoup du vin, il n’en buvait pas. Il raconte le désir du vin, le désir des femmes, m’opposait-il. L’intensité se trouve dans le désir et non dans la consommation. Selon lui, le vin de Khayyam serait de nature spirituelle, une sorte de philtre mystique, et les mots d’amour s’adresseraient à Dieu lui-même. C’est aussi ce que défend son dernier traducteur Omar Ali-Shah, très critique envers les traductions antérieures, en particulier celle de Edward FitzGerald. Le poète anglais, qui par ailleurs n’appréciait guère l’Orient, fut à l’origine de l’introduction des Quatrains en Occident, la seule œuvre achevée et publiée de son vivant. Il a reconnu avoir adouci l’impact du nihilisme de Khayyam et de ses préoccupations de la mort et il combinait parfois des quatrains distincts pour rendre possible une rime. Traduire la poésie est l’exercice le plus difficile qui soit. Traduire les Quatrains se situe au sommet de cet art. Car, contrairement au haïku descriptif et impressionniste, la forme brève des quatrains d’Omar Khayyam « se hisse jusqu’à la formulation de la problématique métaphysique » (Esfandiar Esfandi, in La revue de Téhéran). L’orientaliste Franz Toussaint préféra effectuer une traduction depuis le texte original persan plutôt que de l’anglais, avec le parti pris de ne pas chercher à traduire les quatrains en quatrains, mais dans une prose poétique qu’il estimait plus fidèle. Marguerite Yourcenar console ainsi les traducteurs : « Quoi qu’on fasse, on reconstruit toujours le monument à sa manière. Mais c’est déjà beaucoup de n’employer que des pierres authentiques. »



Statue représentant Omar Khayyām à Nishapur (Iran). Photo Muhammad Mahdi Karim.



Supplément photos Samarcande

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