Oulipien


Les grands sofas d'Asie centrale, Oulipo, Tapchane, l'Odyssée des Aksakals, © L. Gigout, 2016
L'Odyssée des Aksakals. (Décor : scéne finale du film 2001 l'Odysée de l'espace de Stanley Kubrick. On reconnaîtra également à droite le dessin Melancholia de Dürer.)


Tadjikistan, Douchanbé, Jardin botanique, © L. Gigout, 2012
Autostrangulation [le titre est de l'auteur]. Tronc sculpté par les élèves de l'école des Beaux-Arts, jardin botanique.


Le Jardin botanique est le poumon de Douchanbé. La végétation y est abondante et il est aisé de se perdre dans le labyrinthe de ses sentiers. On peut y visiter une orangerie et une belle maison-musée pamiri et voir de magnifiques kiosques où les mariés viennent se faire prendre en photo. Au bord d’un sentier, gisent des troncs d’arbres sculptés par les élèves de l’école des Beaux-arts. Karoumatoullo* m’accompagne. Il est fin connaisseur de la littérature tadjike et française et a fait récemment une conférence sur l’Oulipo au centre Bactria. Je lui parle de ma rencontre avec Salimsho Halimsho.
– Il a mon admiration. Il bossa sur la fin du joug dû à la Maison Romanov, la proscription du tsar à Moscou, l’installation d’un pouvoir original puis sur la transformation d’un corps social toujours fort rural au Tadjikistan. Il a abattu un travail colossal sur Ahura Mazda. Zarathustra fournit toujours aujourd'hui la stimulation aux plumitifs et aux savants.
– Tu es traducteur mais t’arrive-t-il d’écrire toi-même ?
– La concoction du quatrain m’a toujours ravi. Ma production va croissant mais nul institut n’y a jamais souscrit.
– Comment cela se passe avec les éditeurs tadjiks ?
– Nous avons ici un dispositif confondant. Nos grands manitous ont l’ambition d’agir pour la promotion d’un brillant plan tadjik pour la publication mais l’administration languit à mourir. Il doit s’agir d’un plan qui n’a pas un rang important. Plus cruciaux pour nos politicards sont l’inflation, l’impôt, la paix dans la maison. Il y a aussi un champ non public mais tout candidat doit avoir un vrai magot pour couvrir l’addition. Pourtant, la population a toujours la passion pour l’art du roman, hormis d’aucuns juniors, toujours la souris à la main, un clic par ci, un clic par là.
– C’est un cercle vicieux. Pas d'édition, pas de livres, pas de librairies, pas de lecteurs. Regarde ce tronc sculpté par un élève des Beaux-Arts. On dirait un vieux sage en train de se prendre lui-même par la gorge. Belle métaphore de la littérature tadjike. On se demande comment il peut y avoir encore des auteurs. En quelle langue écrivent-ils ?
– Nous utilisons un tadjik courant, pardi ! Un tadjik issu du parsi qu’on transcrit via la typo qui a cours à Moscou.
– À quand remonte la littérature tadjike ?
– Soyons plus opportun, ami, parlons d’un art irano-tadjik. Car auparavant, avant l’apparition du Grand Khan turco-mongol, la plupart du Tadjikistan campait dans l’Iran primitif. Il y a Rudaki, qui fonda l’art du quatrain. Il naquit à Rudak dans l’oblast du Soghd alors sous mandat du sultan Nasr, fils d’Ahmad issu du grand Saman Khoda. Il y a aussi Firdoussi qui composa un triomphal roman du Grand Iran. Il y a Omar Khayyâm, Ibn Sina qui à dix-huit ans savait tout sur tout. Plus tard, assidu au travail, il produisit un canon touchant aux soins du corps qui cartonna partout, gotha ponantais compris. Tu sais, natifs d’Iran ou du Tadjikistan, tous sont issus du nid commun sogdano-khorasian. Il faut voir l’art d’Iran à l’instar d’un grand if dont les ramifications ont pour nom farsi, dari, tadjik. Un tas d'artisans troubadours sont moins connus, ainsi nos savants Saadi, Raffi, Djami ou Hafiz.
– Le Hafez de Chiraz ?
– Nous disons ici Hafiz. Il composa maints ghazals à la glorification du plaisir.

– Et les contemporains ?
– Sadriddin Ayni. Il chamboula la narration, donnant jour à un tadjik original. Il naquit l’an 1878 sous un toit paysan avoisinant Boukhara. Son roman Dokhunda qui fit grand bruit a trait au sort hors du commun d’un bon gars trimant dur dans la maison d’un koulak pour la caution d’un papa sans un sou. Il choisit de fuir. Il connut l’amour mais fut mis à la disposition d’un bataillon du sultan de Boukhara. Tout finit dans la consolation puisqu’il fut affranchi par un corps d’adroits fantassins instruits à Moscou. Son opus principal a pour nom Yoddoshth. Il s’agit d’un gros bouquin construit à partir d’alluvions issus du paradis coïncidant à la saison naissant à Norouz. On l’accusa d’avoir fait fi du capital patrimonial transmis par nos savants disparus, la contribution rayonnant d’Iran ou du pays d’Aladin.

Une poétesse française, habituée du pays, qui avait envisagé publier une anthologie de la poésie tadjike vivante en français, me confiera que beaucoup de poètes sont restés dans des formes classiques du type des quatrains. « Ils veulent faire du Khayyam mais sont loin d’en avoir le talent, m’écrira-t-elle. C’est toujours les mêmes histoires mièvres de bien-aimées. » Il faudra que j’aille sur le site Internet d'un magazine latino-américain (!) pour découvrir quelques exemples de la poésie tadjike. Comme ce Solitude de Gulrukhsor Safieva :

Soirée
Soirée
Ciel sombre
Une étoile solitaire
Sur la pente de ciel
Une femme solitaire
Sur un balcon instable
La vie passe

http://www.festivaldepoesiademedellin.org/en/Diario/04_24_04_09.html

Avant de prendre congé, je ne peux m’empêcher de poser à Karoumatoullo cette question essentielle :
– Parle-t-on du tapchane dans la littérature ?
– À coup sûr. Firdousi fait allusion à un "soufa" dans son grand roman.
– Le Livre des rois ?
– Tout à fait.

Il se tait un instant, rêveur, puis continue.
– Gamin, j’habitais un bourg banal du Soghd, non loin du cours du Zarafchan. J’y naquit. Papa parfois m’invitait ainsi : « Suis-moi, allons à soufa ! » Nous gagnions alors, au fond du jardin, un tumulus aplati à l’abri d’un buisson où nous nous installions. Plus tard, la fabrication s’adapta pour fournir un confort maximum. On utilisa du bois à l’instar d’ici, dans la chaïkhana. Aujourd’hui, chacun jouit d'un kat. Il apparaît parfois dans un champ afin d'offrir au paysan un coin charmant pour la collation ou un bon roupillon. Pour moi, il s’agit d’un mot, kat, ami du savoir, mais aussi l’imagination au pouvoir.
Dit-il en me faisant un clin d’œil.
– Pourvu d’un journal ou d’un bouquin, nous lisions ou causions sous la frondaison au parfum d’abricots. J’aimais la paix qui baignait mon cocon. J’ai toujours du plaisir à ça. Dormir sur le kat, parcourir un manuscrit, m’alanguir.

– Quel sont tes projets ?
– L’Oulipo. J’ai l’ambition d’accomplir sa traduction.
– Félicitations ! Le tapchane n’est-il pas est un objet oulipien ? Lui aussi se définit par ce qu’il n’est pas. Ce n’est pas un lit, ce n’est pas un canapé, ce n’est pas une table. Pourtant on y dort, on s’y assoit confortablement et on y prend les repas.
– Il fait aussi grandir pour son occupant la nova d’où jaillit l’imagination.


* Le prénom Karoumatoullo est fictif. Mon interlocuteur pourtant fut réel mais devant l'absence de validation d'un premier texte qui je lui avais fait parvenir, je me suis vu contraint de remanier celui-ci sérieusement.



Les grands sofas d'Asie centrale, Oulipo, Tapchane, Leçon du tressage de nattes tadjikes par le Docteur Tulp, © L. Gigout, 2016
Leçon de tressage de nattes tadjikes du Docteur Tulp. (Personnages en habits : extrait de La Leçon d'anatomie du docteur Tulp, peint par Rembrandt en 1632.)
Les grands sofas d'Asie centrale, Oulipo, Tapchane, Nasreddine Hodja, © L. Gigout, 2016
Quelle bonne farce Nasreddine Hodja joue-t-il au pauvre Alex et à sa femme ? (Paysage : Morgen im Riesengebirge, peinture de Caspar David Friedrich, 1810).

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