Rushana

Ouzbékistan, Boukhara, Rushana, rue Khakikat, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Dans la maison de Rushana, rue Khakikat.


Je vais d’emblée rendre visite à Rushana qui tient une échoppe de tapis à côté du hammam. Je l’ai connue en 2002. Elle et son amie Nilufar vendaient des bagatelles aux touristes sur la place entre la mosquée Kaylan et la médersa Mir-i-Arab. Elles avaient 16 ans et étaient déjà très madrées pour le négoce. Je me souviens que Rushana, qui se faisait appeler Roxane, m’avait invité à déjeuner chez elle avec son amie. Je trouvai cette invitation saugrenue mais j’acceptai avec plaisir. La maison se trouvait rue Khakikat, entre deux coupoles marchandes, et comportait une pièce dans le pur style ouzbek. Haute, plafond à caissons, moulures, stuc et bibelots à foison. Tapis au sol, tapchane et divan le long d’un mur. La mère nous avait préparé un plov et m’avait laissé en compagnie des demoiselles. À la fin du repas, nous avions fait une séance photos, mon objectif marquant une nette préférence pour Rushana. Puis le beau-père était venu houspiller les filles pour qu’elles retournent asticoter les touristes et gagner trois dollars.

La jeune femme m’a invité à la suivre rue Kakhikat pour me me montrer le nouveau tapchane qu’elle a offert à sa mère. La cour est petite et ne dispose pas de treille végétale, complément indispensable au tapchane de jardin. Aussi celui-ci est-il recouvert d’un drap blanc pour le protéger du soleil. Le téléphone portable de Rushana n’arrête pas de sonner. Ici, c’est comme ça. Tout le monde téléphone tout le temps. C’est à se demander comment ils faisaient avant l’invention du téléphone portable. Un autre tapchane, ancien celui-là, trône dans la maison d’à-côté.

Rushana est maintenant passée à la vente de tapis, activité dont elle ne se plaint pas. Elle prétend bien vendre mais n’en dira pas plus. Elle est mariée, deux enfants, une voiture, et surtout un appartement dans les nouveaux quartiers. Ce qui est bien mieux que la maison de ses beaux-parents. Finies les disputes et les corvées. À 18 ans, elle avait pourtant rencontré un jeune Français, un touriste. Il l’avait fait venir en France et elle avait vécu deux ans avec lui jusqu’à ce que sa mère lui ordonne de revenir.
– Alors je suis rentrée à la maison et je me suis mariée avec un Ouzbek, dit-elle avec un moue de résignation.
Rushana parle très correctement un français agrémenté de quelques expressions en verlan. Elle ne regrette rien, même si son mari n’a pas de travail. Elle gagne assez pour deux et ça lui permet de mener sa vie comme elle l’entend. Pour me remettre dans l’ambiance charmante de notre rencontre, je demande à revoir la pièce dans laquelle nous avions déjeuné et où je peux de nouveau admirer le mur du fond avec ses niches et ses bibelots, les moulures, le tapis magnifique. La belle pièce n’est utilisée qu’en de rares occasions et il s’en dégage un délicieux parfum de nostalgie, une émotion ancienne au goût de regret pour une chose impossible.

Le lendemain soir, elle m’invite à dîner chez elle. Elle me conduit dans sa Spark jusqu’à la banlieue entre ville et steppe où elle habite.
– Quartier des nouveaux riches, dit-elle fièrement, en sachant pertinemment ce que ce vocable recèle de péjoratif en France.
Les immeubles ne payent pas de mine de l’extérieur, des barres de six étages de facture récente disposées de manière géométrique, des rues cahoteuses, pas de végétation. Mais l’intérieur est cossu. C’est un très spacieux trois-pièces. Une immense salle à manger avec lustre et moulures, une longue table marquetée, des fauteuils en cuir blanc, des chaises en bois massif façon Louis XV. La cuisine est équipée d’un énorme réfrigérateur aux portes miroirs. Tous les gadgets ménagers sont présents. La petite Rhusana ne fait pas dans le détail. Il est loin le temps où elle tyrannisait gentiment les touristes avec son amie sur la place Kaylan. Nous dînons en l’absence du mari d’un plov préparé par la nounou et femme de ménage. En général, les hommes dînent entre eux et les femmes restent à l’écart. Mais Rushana n’a que faire des principes.


Ouzbékistan, Boukhara, Rushana, rue Khakikat, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Double tapchane chez le voisin de Rushana, rue Khakikat.
Rushana en 2002, à l'âge où elle faisait son école de commerce sur la place Kaylan.


Supplément photos Boukhara

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