Sentyab

Ouzbékistan, Sentyab, © L. Gigout, 2012
Retour des champs à Sentyab

Jeudi 16 août 2012. La vallée fertile de la villoya (région administrative) de Samarcande a laissé place à un paysage de steppes planes brûlées par le soleil. Dans le lointain, apparaissent les montagnes, gigantesques roches noires insolites se hissant hors de leur gangue de sable, comme d’un film scintillant. En plissant les yeux, aidé par les mouvements rapides de la voiture, les plans commencent à glisser les uns sur les autres, donnant une curieuse impression de fata morgana. De l’autre côté, au nord, c’est l’inverse. Une bande bleue au loin évoque l’eau à profusion, bien réelle celle-là. J’aurais aimé que nous nous y précipitions pour me baigner dans la fraîcheur limpide de ce lac. Mais c’était vers la montagne que nous allions. Nous avons fini par arriver dans un village dont les maisons accompagnent la vallée creusée par une rivière qui va se perdre dans le désert. Les rues à l’emprise incertaine sont pavées de pierres plates, les mêmes que l’on trouve dans les murs des maisons, où elles sont disposées avec précision, scellées à l’argile. C’est Nargiza qui m’a proposé de venir ici. Un coin tranquille, m’a-t-elle dit, vert et rafraîchissant, dans la montagne, non loin du lac. Le lac, c’est l’Aydar Kul, et la montagne s’appelle Nuratau. Entre les deux s’étend le désert Kyzylkum, les Sables Rouges, qui se continue vers la mer d’Aral. L’aventurière Ella Maillart suivit cette route en 1932 quand elle explora l’Asie centrale. Elle traversa à cheval le pays des Kirghizes, parvint aux Monts célestes, puis affronta ce désert à dos de chameau, par des températures extrêmes, échappant de justesse aux pillards et aux contrôles soviétiques.

La gastinitsa est spartiate. Des chambres à quatre lits, toilettes et douches collectives. Mais Chodiboy, le gérant, m’accueille avec un sourire généreux et, quelques minutes après mon arrivée, un repas m’est servi dans le parc ombragé situé en face de l’hôtel. Non sur le tapchane, délaissé au profit d’une simple natte disposée sur le sol.

Plus on avance dans la montagne, plus les maisons sont parsemées. À cette heure avancée de l’après-midi, le soleil est moins vif et il fait bon marcher. J’aime ce contact de la plante des pieds et du talon avec le sol. On entend le ruissellement de l’eau qui se mêle au chant des oiseaux. L’eau scintille, pétille, se faufile entre les pierres, chante. « L’eau est la maîtresse du langage fluide, écrit Bachelard dans l’Eau et les Rêves. Une poésie qui coule de source. A est la voyelle de l’eau : aqua, apa, wasser. Phonème de la création par l’eau. Matière première. Lettre initiale. Lettre du repos de l’âme dans la mystique tibétaine. » L’homme ne s’est-il pas lui-même servi du son de l’eau pour commencer à s’exprimer ? J’ai envie de me coucher dans l’herbe et de tremper une paille dans le courant limpide. Petits ponts, cascades, fleurs. Le ciel est d’un bleu profond, l’air pur, sec et parfumé a la transparence du verre. Des conduits installés dans les petits torrents captent l’eau pour irriguer les jardins en contrebas. Le village est une oasis verdoyante dans un empire essentiellement minéral. Parfois, un habitant chemine lentement, suivi d’un âne chargé de saxaoul (buisson épineux). Les salutations sont discrètes. En redescendant, je croise une femme accompagnée d’une jeune fille qui cache quelque chose sous un tissu blanc. Je m’approche, exprimant par geste ma curiosité pour le parfum qui s’en dégage. La mère soulève le tissu et dévoile une brassée de nan (pain rond en ouzbek). Elle brise un morceau de pain et me l’offre. Il est chaud et délicieux. Devant mon air ravi, la femme m’offre en souriant le pain tout entier. Plus tard, près d’une maison plus haut dans la montagne, une autre fille m’offrira des samsa. Je serai toujours ému, ici, par la beauté et la gentillesse des femmes.
Je questionne une femme occupée à cuire du pain.
– Pajalsta, gde iest topshan zdies ?
Ce qui est supposé vouloir dire « S’il vous plaît, y a-t-il un tapchane par ici ? » Elle ne comprend pas.
– Chorpoya ?
Pas mieux. J’essaye de nouveau en prononçant le mot "tapchane" avec des intonations variées. Je finis par me faire comprendre et elle me conduit dans sa maison aux murs en terre recouverte de chaux. Je rencontre son mari qu’elle appelle Bobo (bobo = grand-père ou vieille personne) et qui me tient un long discours qui me reste impénétrable.



Ouzbékistan, Sentyab, © L. Gigout, 2012
Cuisson du pain
Ouzbékistan, Sentyab, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Tapchane sur un aryk (petit canal).
Ouzbékistan, Sentyab, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Enfants sur un tapchane devant leur maison.
Ouzbékistan, Sentyab, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Tapchane abandonné dans un pré devant la gastinitsa de Sentyab.
Ouzbékistan, Sentyab, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Derrière la maison de M. Bobo.

Je marche dans les collines arides où la montagne s’efface et laisse place au désert. Des hommes ramassent des saxaouls pour les charger sur un camion. En remontant vers le village, je passe devant une maison agrémentée d’un vaste jardin où sont cultivés des légumes et des fleurs et dont le portail est ouvert. Une jeune femme se tient sur un tapchane. Puis-je prendre une photo ? Elle me fait signe d’attendre, disparaît dans la maison et revient accompagnée d’un homme. C’est le frère du propriétaire et l’oncle de la jeune femme. Il m’invite à prendre place sur le tapchane où nous partageons fruits, tomates et vodka. Trois jeunes hommes nous rejoignent. Le peu de russe que je connais ne les dissuade pas d’engager la conversation. La nuit tombe rapidement et ils finissent par se retirer. Mon hôte m’invite à dormir sur le tapchane et m’apporte une couverture dont il me couvre avec une touchante sollicitude.

C’est la nuit. Je préfère ce sommier dur au lit de la gastinitsa où je m’enfonçais dans une ouate spongieuse. Confortablement installé, j’écoute le crissement des grillons. Le ciel est rempli d’étoiles. Je suis bien. Je m’endors en plein ravissement en songeant au sourire de la nièce de mon hôte. Vers le milieu de la nuit, j’entends une voix féminine murmurer à mon oreille « Assalom aleykom ». Je suis sûr que je ne rêve pas et je reconnais la voix de la jeune femme.

Réveillé un peu avant six heures, je me lève. Mon hôte, qui avait dormi sur un tapchane installé sur un socle en béton, s’est levé lui aussi pour me fait ses adieux. Accolades un peu gênées. Je prends le chemin de la gastinitsa alors que le village dort encore. Une voiture blanche apparaît et s’arrête à ma hauteur. C’est Chodiboy, le gérant de la gastinitsa. En Ouzbékistan il est obligatoire de se faire enregistrer dans son hôtel et il n’est pas permis de passer la nuit chez un particulier. De plus, dans ce village, le gérant se considère comme responsable de ma personne. Il craignait un accident dans la montagne où j’aurais pu aussi me perdre. C’est pourquoi, depuis hier soir, ne me voyant pas rentrer, il me cherche. Je me sens terriblement honteux pour avoir été indigne de la gentillesse de son accueil. Sans pourtant arriver à regretter tout à fait ma légèreté.



Supplément photos à Sentyab

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