Shahidi

Tadjikistan, Douchanbé, Shahidi, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Tapchane du grand compositeur Shahidi dans sa maison devenue musée.


L’homme qui nous reçoit est étonné de nous voir arriver. Ce n’est pas tous les jours que des visiteurs se montrent ici. Aussi va-t-il prendre tout son temps pour nous faire visiter les lieux, nous entraînant dans les pièces de la maison où a vécu celui qui est considéré comme le père de la musique symphonique perse. Jamshed nous montre des photos et des documents tout en nous racontant la vie du compositeur. Davlat, un étudiant tadjik rencontré au centre culturel Bactria, m’accompagne. Il sera mon interprète.
– Ziyodullo Shahidi s’est installé dans cette maison en 1932, raconte Jamshed. Il est arrivé de Samarcande où il est né en 1914. Ses parents étaient confiseurs.

Samarcande, ville de peuplement tadjik auparavant rattachée à l’émirat de Boukhara venait d’être incluse dans le tracé d’une république ouzbèke créée ex nihilo par les géographes de Staline, alors que la République du Tadjikistan recevait pour sa part des territoires de peuplement ouzbek dans la vallée de Ferghana. Pour le Petit Père des peuples, il s’agissait de contrecarrer les nationalismes ethniques. Jamshed me montre un vieux document écrit en russe.
– Ceci est un acte de réhabilitation signé de Gorbatchev. En 1937, le père de Shahidi avait été condamné par le NKVD pour propagande anticommuniste et envoyé au Goulag.
– Ça n’a pas dû faciliter la carrière de son fils. Qu’est-il devenu ?
– Personne ne le sait.
Notre guide nous entraîne dans la pièce aux instruments, joue quelques notes sur chacun d’entre eux en les nommant : ney (flûte de berger), tambûr (luth), santûr (cithare à cordes frappées), setâr (luth à trois cordes) et daf (tambour sur cadre), que l’on joue à l’occasion des mariages avec le karnay (longue trompe).
– Shahidi a appris très jeune à jouer de ces instruments, dit-il. À 25 ans, il était déjà célèbre comme musicien et comme compositeur. Il était virtuose du maqam qui est la base de la musique savante et qui accompagne des paroles tirées de poésies.

D’après le Larousse, maqam est le nom générique des modes musicaux arabo-irano-turcs définissant une structure modale susceptible de déterminer un modèle ou un style mélodique et une atmosphère. Les échelles, les intervalles, les genres et les modes essentiels des musiques développées au sein de l’Islam ont été principalement définis du 8e au 13e siècle, à l’époque abbasside. De cette époque à nos jours, des milliers de modes ont été conçus et des centaines ont été décrits. Cependant, la pratique actuelle se limite à quelques dizaines de modes simples ou composés et à une centaine de modes si l’on tient compte des transpositions courantes.

Shahidi ne connaissait pas la notation musicale. Il jouait à l’oreille. Un jour qu’il donnait un concert au théâtre Lohuti, il remarqua un homme dans le public qui écrivait sur un papier pendant qu’il jouait. Shahidi est allé le voir après le concert. « Je suis professeur de musique dans ce théâtre, lui a dit l’homme. J’écris ce que vous jouez. » C’était une grande découverte pour Shahidi d’apprendre que la musique pouvaient être écrite d’une manière aussi précise. Il commença à étudier la notation et suivit les cours du conservatoire de Moscou.
– Sa musique était traditionnelle ?
– Pas exactement. Il utilisait la tradition en l’introduisant dans l’harmonie européenne. Ses pièces étaient inspirées par la recherche de nouvelles formes. Il aimait beaucoup l’art vocal et coopérait avec les poètes de son époque. Beaucoup de ses chansons comme Muhabbat (Amour) ou Zi suzi sina (Le feu dans la poitrine) ont été exécutées par de nombreux chanteurs et musiciens de l’ancienne Union soviétique. Aujourd’hui, ces chansons sont connues en Iran, en Turquie, en Russie et dans bien d’autres pays. Vous connaissez certainement Roméo et Juliette ? Un dramaturge iranien qui s’appelle Abdulkadir Bedil a écrit Komde et Modan, qui s’en inspire. Shahidi en a tiré un opéra en transformant l’histoire en un combat révolutionnaire pour la liberté amoureuse, l’art et la créativité.
Jamshed se met à chanter un air où il est question d’un “Zafar”.
– Qui est ce Zafar de la chanson ?
– Il ne s’agit pas d’une personne, dit-il en riant. Zafar signifie victoire. Shahidi a écrit cette chanson durant la nuit 8 au 9 mai 1945 après la capitulation de l’Allemagne nazie. C’est le poète Boqi Rahimzoda qui a écrit le texte. Le Chant de la Victoire !
Jamshed m’entraîne à l’extérieur de la maison.
– Et pour finir, voici le tapchane de Shahidi. J’ai disposé pour vous les matelas et les coussins.

J’imagine Shahidi installé là, recevant ses amis poètes, méditant et composant ses symphonies avant de les jouer et de les transcrire. Je remercie Davlat pour son aide.
– Tu aimes cette musique, Davlat ?
– Non, répond-t-il sans détour. Je préfère la pop anglo-américaine.


Supplément photos à Douchanbé

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