Tradition et modernité


Kirghizistan, Och, mariage, © L. Gigout, 2012
Un mariage à Och.


Les deux jeunes femmes pourraient se connaître. L’une est étudiante et l’autre enseignante dans la même université des langues. Hilola m’informe que c’est d’accord pour ce soir. C’est une jeune femme libre, instruite et célibataire. Nous allons dîner au Zaytun, restaurant agréable avec un tapchane intérieur original, fait à base de troncs d’arbres bruts. Malheureusement les convives qui l’occupent ne sont pas enchantés par l’idée d’être pris en photo. J’attaque bille en tête.
– Que penses-tu de la tradition, Hilola ?
– Les soviétiques ont tenté d’imposer leur conception de la place de la femme dans la société en s’immisçant jusque dans les foyers. Ils ont laissé des traces sans toutefois, comme pour la religion, réussir à faire disparaître des certitudes profondément ancrées. C’est normal aujourd’hui qu’un réajustement s’opère.
– J’ai le sentiment que les jeunes femmes qui font des études se retrouvent un peu coincées.
– Coincées ?
– Les femmes sont repassées sous le contrôle des anciens. Le patriarcat n’a pas disparu.
– Il y a un retour de la tradition mais les choses ne seront jamais plus comme avant. Je suis allée aux états-Unis, j’ai rencontré des Américains, je suis sur Internet, Facebook, un réseau social russe, je lis, je regarde des vidéos. Personne ne décidera pour moi et je ne suis pas la seule à penser comme ça. La moitié des hommes sont partis en Russie. Et qui fait la loi quand ils ne sont pas là ? Quand ils reviendront, ils vont avoir une bonne surprise !
– Et les aksakals ?
– Ils sont vieux et il y en a de moins de moins. C’est maintenant leurs veuves qui les remplacent, dit Hilola en souriant. Mais je ne suis pas sûr que les jeunes y gagnent au change.
– Raconte-moi une histoire de tapchane, Hilola.
– Quand j’étais petite, je me souviens qu’une nuit, je m’étais endormie sur le tapchane en compagnie de ma grand-mère et de mes deux petites sœurs. Ma grand-mère était allongée près de la partie ouverte, moi contre la partie fermée du fond et mes sœurs au milieu. Au matin, ce fut l’alarme dans toute la maisonnée. J’avais disparue. Je n’étais plus sur le tapchane, ni nulle part. Le tintamarre m’a réveillé ainsi que le gros chien qui dormait à coté de moi. Durant la nuit, j’étais passée sous le tapchane. Comment ça s’est fait, cela reste un grand mystère.
– Tu devais avoir fait une grosse bêtise dans ton rêve et avoir été punie.
– Je ne me souviens pas avoir rêvé. Tu sais qu’il existe un protocole sur le tapchane ? Toutes les places ne sont pas équivalentes. Les invités sont toujours placés au centre de la longueur fermée. C’est la place d’honneur. Si l’invité se trouve placé à une des extrémités de la longueur ouverte, cela signifie qu’il n’est pas le bienvenu.
– Tu as un tapchane chez toi ?
– Juste une petite terrasse sur le balcon de mon appartement. C’est ma façon d’adapter la tradition.

Réconforté par ma rencontre avec Hilola, je décide d’accepter la proposition de Suhrob, l’attaché du centre culturel iranien rencontré par hasard dans la rue, et de passer une nuit chez lui, dans son village. Il habite un grand bourg gris qui s’étale dans une plaine à une heure de route de Khodjent. Dans sa maison, pas de tapchane. Nous prenons place avec son père pour dîner dans une pièce pourvue en tapis, kurpachaho et bolishho disposés à même le sol. Les femmes ne se montreront pas. Suhrob me met mal à l’aise. Quelque chose d’infiniment résigné dans son regard. Marié et père de quatre jeunes enfants, il enseignait à l’université. Puis il est parti en Sibérie où il a vécu une année dans des conditions difficiles. Il y retournerait pourtant volontiers car c’est la seule façon de gagner assez d’argent pour faire vivre sa famille. Mais il ne veut pas laisser ses enfants seuls avec leur mère. Musulman pratiquant, il ambitionne de se rendre à la Mecque comme son père. A-t-il la télévision ? Oui, mais il ne la regarde pas car seules les chaînes ouzbèkes peuvent être captées et il ne souhaite pas que ses enfants soient influencés.
– Des problèmes avec les Ouzbeks ?
– Des hommes de ma famille ont épousé des filles ouzbèkes.
– Et l’inverse ?
– Non.

J’aurai souvent entendu parler de tradition lors de mon périple. Parmi les jeunes femmes rencontrées, souvent issues de familles de la classe moyenne, beaucoup font des études supérieures, n’ont que faire du mariage traditionnel et se veulent indépendantes. Pour d’autres, la tradition est une contrainte qu’elles s’imposent elles-mêmes et qui se concrétisent d’abord dans l’apparence : respect des conventions, vêtements. Elles sont pourtant de plus en plus nombreuses à refuser qu’on leur assigne un mari et de se soumettre à leur belle-famille. Mais le Karakalpakstan n’est pas le Khorezm et les filles ne sont pas forcément plus heureuses à Tachkent qu’à Samarcande ou dans le Haut-Badakhchan. Au Kirghizistan, où l’on dit le Kirghize respectueux de la condition féminine, se pratique encore l’enlèvement de la future épouse. Je rencontrerai toutefois à Bichkek et à Och des filles peut-être plus émancipées qu’ailleurs. Il y a également la ségrégation habituelle ville/campagne. Mais quelles que soient les apparences, la tradition demeure forte une fois franchie le seuil de la maison. Il existe ensuite des différences relatives à l’influence des aksakals (ils ne sont pas tous morts, Hilola) et des mollahs qui ne veulent pas que les femmes travaillent en dehors de la maison. Hilola évoquait les traces laissées par le communisme soviétique et l’incidence des migrations économiques actuelles, deux événements qui ont ébranlé le mode de vie traditionnel. La page soviétique en imposant l’égalité des genres, les migrations de travail en changeant le rapport de pouvoir traditionnel.

La tradition revient, aurai-je souvent entendu. D’accord avec toi Hilola, cela n’est pas étonnant dans une configuration d’états en quête d’identité. Mais la tradition, cela signifie que la fille en âge de se marier, quand elle atteint sa vingtième année, voire moins dans les campagnes, doit accepter un mariage plus ou moins arrangé. Cela signifie que, dès sa nuit de noce, la jeune épousée quittera la maison familiale pour s’installer dans la maison de sa belle-famille où elle passera sous l’autorité de sa belle-mère et sera chargée des tâches domestiques, qu’elle aura dans l’année qui suit son premier enfant et qu’elle n’aura jamais accès à une activité salariée indépendante. Si elle est trop diplômée, si un divorce survient, si elle est toujours célibataire à 25 ans, il lui sera difficile de trouver sa place dans la société. Est-ce pour cette raison que la jeune mariée est si triste lors de la cérémonie nuptiale ? Il m’a déjà été donné d’assister à un mariage où celle-ci gardait durant toute la cérémonie un visage fermé en regardant obstinément le sol. Non, m’a-t-on dit, une fille bien élevée ne doit jamais montrer ses sentiments et, de surcroît, devant un étranger. « La libération de la femme, plus ou moins acquise naguère par le communisme, est en recul face à une véritable afghanisation de l’Asie centrale », constate René Cagnat (La Rumeur des Steppes, Payot 2012).

L’Islam n’est pas seul en cause. Ce ne sont pas les règles édictées par la religion qui obligent les femmes à porter la burqa, ce sont des normes de conduite imposées par les hommes. Le voile a plus à voir avec l’âge des cavernes qu’avec n’importe quelle religion. La femme doit rester à l’ombre. Comme le relève Jean Hannoyer (Guerres civiles. Économies de la violence, dimension de la civilité), il en va aussi du syndrome de virilité : « La femme est plus que jamais désirée et surveillée. Désirée d’autant plus qu’elle est toujours plus visible, plus libérée, plus belle, sans devenir pour autant plus accessible. Surveillée d’autant plus que sa réputation reste au principe masculin, dès lors qu’on touche à la parenté proche, et ce pour le très grand nombre, même en ville. »

La tradition revient, pourtant je pourrai citer des dizaines de noms. Elles suivent la voie ouverte par Hilola et d’autres avant elle, font des études et veulent voyager, refusent le mariage imposé, font preuve de caractère et de courage et sont en général moins timorées que les hommes. Ce n’est pas toujours aussi simple pour elles car la famille reste une cellule importante et l’avis des parents demeure prédominant. De Gengis Khan à Staline, les peuples d’Asie centrale ont été soumis aux plus sanglantes tyrannies. La terre, les hommes et leurs productions ont été cycliquement ravagés. Est-ce pour cette raison que ce peuple « se replie dans ses petites maisons bien encloses, sauvegardant péniblement certaines valeurs », comme le présume René Cagnat ? Tradition et modernité, deux termes en opposition qui semblent vouloir s’exclure et que les peuples revendiquent en même temps pour leur épanouissement. Mais la tradition n’est-elle pas une autre manifestation de l’hérédité ? Si on lui refuse toute utilité dans une stratégie d’évolution, elle devient, pour paraphraser Chesterton, une dictature des morts. Chesterton parlait de “démocratie des morts” dans le sens où il nous intime d’inviter les morts dans nos Conseils. Comme toute forme d’hérédité, la tradition est donc condamnée à se frotter à la modernité sous peine de répéter ad nauseam toujours les mêmes âneries.

Les femmes d’Asie centrale ne rejettent pas la tradition. Comme Hilola, elles tentent de l’adapter, de faire que leur héritage s’inscrive dans un forme de modernité qui leur appartienne. L’abandon du pantalon sous la tunique pour une jupe, et la taille de celle-ci, ne sont pas des questions prioritaires mais ils contribuent à renvoyer une image non conformiste par le biais de la mode. Baudelaire lui-même n’a-il pas fait de la mode un critère de modernité ? À la fin de mon périple, dans l’avion du retour, je verrai sur mon écran individuel le film ouzbek Telba, réalisé en 2008 par Ayub Shahobidinov. Ce film raconte l’histoire rebattue d’une jeune fille issue d’une famille riche amoureuse d’un jeune homme pauvre. La famille riche est, comme le veut la tradition, opposée à cette relation et l’histoire finit tragiquement. Le jeune homme est assassiné par des hommes de main envoyés par le frère de la fille et celle-ci se suicide. Il m’avait semblé dans un premier temps que ce film illustrait la bêtise de la tradition et de la bourgeoisie réunies qui conduit à la perte de la fille bien aimée. Pas si simple. Les tenants de la tradition pourront toujours tirer argument du film pour menacer les jeunes gens des risques qu’ils prennent en se jouant de celle-ci. Autrement plus explicite était Tchinghiz Aïmatov dans la destinée de Djamilia. Non seulement la jeune femme rompt avec la tradition en quittant son mari pour l’homme qu’elle aime et prend le large avec lui, mais le jeune frère de son mari, candide et secrètement amoureux, découvre au travers d’elle la force et la beauté de la liberté qui lui permettront de s’émanciper à son tour et de devenir un artiste.

Enfin, Omar Khayyam, vénéré dans toute l’Asie centrale et la Perse et universellement célébré, n’est-il pas souvent décrit comme un homme libre de tout a priori, un individu particulier qui va à l’encontre de toutes les idées reçues de son époque, laquelle était de toute évidence marquée profondément du sceau des traditions ?


Merci à Anne Ducloux, anthropologue et maître de conférences des Universités, spécialiste de l’Asie centrale, pour son aide à la rédaction de cet article.

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