Un transport poétique


Kirghizistan, chevaux, © L. Gigout, 2012
Sur la route entre Bichkek et Djallalabad.

Quatre passagers m’accompagnent : un homme, une femme et un jeune couple d’étudiants amoureux qui se rendent à Och pour un mariage. Nous partons à huit heures et je devrais être à Djallalabad vers dix-sept heures. Heureusement, la route est agréable, un tapis de velours comparée aux routes tadjikes, mouillée par une bruine qui se transforme peu à peu en neige. Montagnes, lacs bleus, arbres aux couleurs d’automne. Troupeaux de moutons, chevaux aux magnifiques robes alezanes. Ils sont nerveux sur cette route où les automobilistes klaxonnent pour se frayer un passage. Un dicton dit que les chevaux sont les ailes des Kirghizes. Pour ces nomades qui passaient plus de temps en selle que sur terre, le cheval était l’un des animaux domestiques les plus proches et les plus prisés. Avant la période soviétique, écrit la Revue Études Mongoles et sibériennes, centrasiatiques et tibétaines, le statut social des individus était déterminé par la quantité de chevaux possédés. Le cheval a imprimé sa marque partout. Il n’est pas d’épopée, de poème, de chant sans le cheval et il était au premier plan pour les jeux et les divertissements. Lors des fêtes saisonnières ou des rites de passage se déroulaient des courses hippiques et des compétitions de luttes. Parmi ces jeux, il y avait le bouzkachi, une sorte de polo où la balle est remplacée par une chèvre ou un mouton vivant. Joseph Kessel en fait une description terrifiante dans Les Cavaliers. Le bouzkachi, également fort prisé par les Tadjiks, continue d’être pratiqué avec ferveur, avec la différence qu’aujourd’hui on utilise un mouton déjà mort. Les soviétiques, en imposant la sédentarisation, ont banni de fait la race des chevaux kirghizes qui a frôlé alors l’extinction. Par bonheur, son élevage a été relancé grâce à des mesures pour le développement de la filière.

Plus en altitude, la brume efface les contours, dilue les couleurs. La montagne se couvre d’un blanc moucheté. La musique du MP3 mélange rap et longues mélopées. J’ai l’impression d’évoluer dans une bulle qui glisse dans un univers virtuel. Le taxi devient tapchane volant au pays des Monts célestes. Mais pour les pommiers sauvages en fleurs, il faudra revenir au printemps ! Les jeunes amoureux sont Komde et Modan, les Roméo et Juliette de Shahidi. Ils dorment sur la banquette arrière dans les bras l’un de l’autre. Ils rêvent, à demi allongés, tournés l’un vers l’autre. Quand ils se réveillent, le taxi se remplit de leurs rires. La neige timide tourbillonne par saccades. Nous sommes en connivence les uns avec les autres dans la bienveillante complicité d’un transport poétique.

Le poème se termine à Djallalabad. Je suis descendu à l’hôtel Mölmöl, encore un rescapé de l’époque soviétique. Le papier se décolle, une vitre est cassée, il n’y a pas de miroir dans la salle de bain qui ne comporte qu’un robinet d’eau froide. Samedi matin, c’est jour de marché. Hommes à chapeau kirghize, marchands de coton, vêtements, bottes, toute une rue est occupée par des vendeurs d’objets hétéroclites qui ont dû passer entre les mains de plusieurs générations de récupérateurs. Dans un coin, des billards poussiéreux sont entourés de joueurs. Je décide de partir le jour même pour Arslanbob.



Sur la route M41 entre Bichkek et Jalalabad.

Kirghizistan, Chychkan-Suu, © L. Gigout, 2012
A Chychkan-Suu ("Petite souris des rivière ?"), sur la route M41 entre Bichkek et Djallalabad.
Kirghizistan, M41, Chychkan-Suu, © L. Gigout, 2012
Pause à la chaïkhana de Chychkan-Suu.
Kirghizistan, M41, Chychkan-Suu, tapchane, tapshan, © L. Gigout, 2012
Un tapchane joliment décoré, chaïkhana de Chychkan-Suu.
Kirghizistan, Chychkan-Suu, chaïkhana, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Un autre, plus sobre, à l'extérieur.
Kirghizistan, Djallalbad, café Maruf, tapshan, tapchane, © L. Gigout, 2012
Un tapchane du café Maruf à Djallalbad qui ressemble fort à celui de la chaikhana de Chychkan-Suu.


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